Dictionnaire pittoresque d’histoire naturelle et des phénomènes de la nature (Tome II). Rédigé par une société de naturalistes, sous la direction de M. F.-E. Guérin - Paris 1835
CHANVRE, Cannabis. (BOT. PHAN.) Une seule espèce, abondamment cultivée dans toute l’Europe, compose ce genre de la famille des Urticées et de la Dioécie bexandrie. S’il fallait ajouter foi au plus grand nombre des botanistes et des agronomes, le Chanvre serait originaire de la haute Asie ; mais leur assertion n’est qu’un mensonge de copistes serviles. Cette plante, d’après mes recherches, est spontanée aux deux régions quasi-polaires de l’ancien hémisphère ; elle existe également dans le nord de l’Europe et derrière les montagnes Blanches de la Nouvelle-Hollande. Son nom primitif Kanab est celte ; je le retrouve dans tous les dialectes de cette langue de la vieille Europe ; celui de Cans-java, qu’on lui donne parmi les peuples indiens, tantôt accompagné de l’épithète Kalengi, tantôt de celle de Tsjeru, l’une et l’autre ayant rapport à l’élévation de la tige, est une preuve incontestable du dire d’Hérodote, qu’ils l’ont reçue des Scythes ou Germains, lesquels appelaient le Chanvre Hanf. Tandis que les habitans du Nord, surtout les Scandinaves, employaient ce végétal à la fabrication de leurs toiles pour vêtements, et même de celles destinées à la voilure de leurs vaisseaux, les peuples de l’Orient le recherchaient uniquement pour se procurer un certain degré d’ivresse que leur refusaient leurs plantes indigènes. On ne le voit adopté que fort tard, sous le premier rapport, chez les nations riveraines de la Méditerranée ; il n’était point connu des anciens Egyptiens ; le livre des juifs, la Michna, en parle comme d’un usage récent, et les Turcs ne l’ont propagé dans les pays qu’ils ont envahis que comme plante enivrante : c’est des feuilles fortement aromatiques du pied mâle, et des fleurs du pied femelle, qu’ils se servirent, sous le nom de Hachich, plante par excellence, pour se rendre maîtres de l’imagination ardente et de l’absolu dévouement de ces fanatiques appelés Assassins par les Croisés, au lieu de Hachichin, qui veut dire mangeurs de l’herbe hachich.
C’en est assez, je crois, sur le nom et la patrie du Chanvre, pour prouver que les livres contiennent à ce sujet de graves erreurs, que l’histoire des plantes est à refaire, et qu’il importe de se tenir en garde contre tous ceux qui marchent en aveugles dans le sillon ouvert, qui préfèrent adopter les traditions les plus ridicules à se livrer à des études critiques, à retrouver les faits historiques.
Le Chanvre est trop généralement connu pour qu’il soit nécessaire de s’étendre beaucoup ici sur sa description, sa culture, ses usages ; il suffira d’en dire quelques mots.
De sa racine fusiforme et peu garnie de fibres, s’élève une tige droite, creuse, obtusément tétragone, rude au toucher, très-rameuse quand elle est isolée, et simple lorsqu’elle est semée très-épais ; elle monte à la hauteur de deux mètres ; ses feuilles digitées, vertes, velues, sont opposées et alternes selon qu’elles occupent le bas ou le haut de la tige ; ses fleurs verdâtres sortent de l’aisselle des feuilles supérieures, et forment de petites grappes, auxquelles succède une coque bivalve, ovoïde, contenant une graine solitaire, blanche, oléagineuse. Comme le caractère dioïque l’indique, les pieds mâles sont séparés des pieds femelles, et par une singularité qui remonte à la plus haute antiquité, c’est à ceux portant l’ovaire que l’on donne vulgairement le nom de mâle, et celui de femelle à ceux qui sont munis d’étamines.
Une terre ombragée, fortement végétale ou fréquemment ameublie et humide, mais point assez pour retenir les eaux, voilà ce que demande le Chanvre. Il faut le semer immédiatement après les dernières gelées, prendre la graine de l’année et la choisir d’un beau gris foncé, bien pleine, bien luisante. Les oiseaux de toute espèce en étant très-friands, il importe de couvrir le semis, de passer dessus le rouleau afin d’unir la surface de la chenevière, et de la garnir d’épouvantails, jusqu’à ce que le Chanvre ait acquis assez de force.
Lorsque la plante a parcouru les diverses phases de sa vie végétante, l’écorce jaunit ; on l’arrache alors brin à brin, on fait des poignées qu’on met sécher au soleil, puis on fait rouir à la rosée ou dans une mare, ou mieux dans une eau courante. On la retire du moment que la partie ligneuse s’enlève facilement ; on lave, on sèche, on teille, c’est-à-dire on sépare la filasse de la chenevotte, on peigne et l’on obtient un fil plus ou moins fin, selon que l’opération a été faite plus soigneusement. La filasse du Chanvre mâle est toujours plus fine et plus longue que celle du Chanvre femelle.
Nos départements producteurs sont divisés en trois classes distinctes, voici ceux de la première : l’Aisne, l’Aube, la Côte-d’Or, les Côtes du-Nord, l’Ille-et-Vilaine, l’Isère, la Meurthe, le Lot-et-Garonne, l’Oise, le Puy-de-Dôme, le Bas-Rhin, la Haute-Saône, la Sarthe, la Somme et la Haute-Vienne. Je devais y ajouter le Morbihan, car ce département réunit au plus haut degré les conditions propres à la réussite du Chanvre ; cependant il en fournit une moins grande quantité que ceux de la seconde classe.
On a successivement vanté les Chanvres de Bologne en Italie et ceux du pays de Bade, ainsi qu’une variété qui croit spontanément dans les vallées fertiles du Piémont. On en a distribué de la graine avec apparat, on en a recommandé, encouragé la culture ; on a dit avoir comparé leurs produits avec le Chanvre commun que nous voyons prospérer dans toutes les parties de notre belle France, et l’on n’a pas manqué de donner aux premiers une préférence marquée : c’était d’ailleurs un moyen de fouiller impunément dans le trésor national. Mais, après diverses récoltes successives, on est revenu silencieusement à l’espèce connue. Le Chanvre bolonais a été essayé par un grand nombre de cultivateurs des départements du Rhône, de l’Ain, de l’Isère, de la Loire ; ils se sont d’abord assurés qu’il est tout à la fois et plus productif et d’une qualité supérieure ; plus tard, il leur a été facile de reconnaître que la graine de choix que l’on tire de Vizille, département de l’Isère, et que l’on cultive dans la vallée du Graisivaudan, réunissait les mêmes qualités, quand sa culture et sa préparation se font avec soin.
Le Chanvre du pays de Bade, qui a obtenu la préférence pour les cordages employés au service de la marine, et que l’on disait ne pouvoir être produit sur le sol de nos départements du Rhin, quoiqu’il n’y eût que le lit du fleuve qui séparât les deux contrées, prospère maintenant chez nous. L’espèce est la même, sa belle qualité dépend de la méthode de la cultiver ; semer clair, choisir un sol peu humide, mêlé d’argile et de sable, et rouir dans une eau limpide et courante.
Quant au Chanvre du Piémont, dans lequel on a voulu reconnaître le Cans-java de l’Inde, le Cannabis indica de Rhéede et de Rumph, et qu’on érigea en espèce, sous le nom de Cannabis gigantea, à cause de ses tiges arrivant d’ordinaire à la hauteur de deux mètres et demi à trois mètres, n’est rien autre, comme l’a dit Persoon, qu’une variété accidentelle, fort remarquable sans aucun doute, mais qui dégénère sensiblement hors des lieux où elle a été trouvée, et revient bientôt au type de l’espèce unique, de notre Chanvre cultivé, C. sativa. Les premiers essais faits sur cette variété dans le département de la Sarthe, et surtout à Saint-Amand, département du Nord, furent encourageans ; ils annonçaient une conquête heureuse, une acquisition dont on tirait déjà vanité ; ce succès s’est soutenu durant la deuxième année, mais à la troisième récolte et aux suivantes le charme s’est brisé, la dégénération ramené la plante à l’espèce commune.
Ainsi, la beauté, l’excellence des produits du Chanvre dépendent essentiellement 1° d’une culture régulière, et de la connaissance des terres les plus avantageuses pour s’y livrer ; 2° de la macération des tiges, récoltées en temps convenable, dans des eaux courantes et non dans des routons ou marais, dont le méphitisme est si nuisible à la santé des hommes et à celle des animaux domestiques.
En diverses circonstances on a prétendu remplacer l’action de l’eau par l’emploi des machines, le rouissage, disait-on, fixe sur la filasse une matière colorante tellement tenace qu’on ne peut l’en débarrasser qu’à l’aide des alcalis ou d’autres agens chimiques ; avec le brisoir ou broie, ajoutait-on, l’on n’a pas cet inconvénient et l’on sépare la gomme-résine qui fait adhérer entre elles les fibres filamenteuses. Imposture des plus complète, quoi qu’en puissent dire la foule des journalistes et la coupable complaisance des sociétés savantes. Jamais une machine quelconque ne dispensera le Chanvre du rouissage, et toute toile fabriquée avec une filasse obtenue par la simple percussion ne remplira sa destination économique. J’ai vu des cordages, du linge et du papier préparés avec la filasse sortie des machines les plus vantées ; les premiers, quoique parfaitement goudronnés, se sont détériorés en fort peu de temps et ont été mis de suite hors de service ; le linge s’est réduit en charpie dans quelques semaines ; le papier ne répondait à aucun des emplois auxquels on le soumettait, malgré la grande quantité de chlorure répandue sur lui pour lui donner une certaine consistance.
Vulgairement, on donne le nom de Chanvre à des plantes qui sont étrangères au genre Cannabis ; voici les principales :
CHANVRE AQUATIQUE : C’est le Bident à calice feuillé, Bidens tripartita.
CHANVRE DE CANADA : nom de l’Apocin à fleurs herbacées, Apocinum cannabinum, dont nous avons parlé plus haut, tom. I, p. 235.
CHANVRE DE CRÈTE : on désigne ainsi la Cannabine, Datisca cannabina, que l’on voit dans les jardins paysagers.
CHANVRE DE LA NOUVELLE-HOLLANDE : expression impropre employée par quelques voyageurs pour indiquer le Phormium tenax.
CHANVRE DES AMÉRICAINS : l’Agave americana.
CHANVRE DU JAPON : un des noms vulgaires de la Corette, Spiraea japonica.
CHANVRE PIQUANT : l’Ortie à feuille de Chanvre, Urtica cannabina.