CANNABIS, ÉTAT DES LIEUX EN SUISSE - 2004

Les textes ci-dessous sont repris du document :

CANNABIS, ÉTAT DES LIEUX EN SUISSE - 2004

L’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA) rassemble depuis longtemps, en tant qu’expert, un savoir spécialisé sur le cannabis. Il en observe et enregistre l’usage, récolte systématiquement des informations sur ses aspects sanitaires notamment, et est fortement engagé dans la prévention. Le présent rapport donne une vue d’ensemble sur l’épidémiologie, les effets sur la santé, le statut juridique, la prévention et le traitement de l’usage du cannabis.

Aucune autre drogue n’a fait l’objet de débats aussi passionnés, dans un passé récent, que le cannabis. En refusant, le 14 juin 2004, l’entrée en matière sur la révision de la Loi fédérale sur les stupéfiants*, le Conseil national a définitivement enterré un projet de loi longuement discuté. Cependant, le débat sur les drogues n’est de loin pas clos en Suisse, la consommation de cannabis, ses conséquences et la législation y relative restant un thème d’importance et brûlant, qui divise les esprits.

(* La décision de non-entrée en matière était arbitraire. On ne peut pas le même jour légaliser l’absinthe, qui est un produit bien plus dangereux, et ne pas vouloir discuter du problème du chanvre !)

Au premier rang de ces discussions se trouve en particulier l’interdiction légale actuellement en vigueur de la consommation de chanvre.

Mais cette discussion de fond soulève aussi des questions sur la véritable toxicité de cette substance et la diffusion réelle de sa consommation dans la population.

Selon une enquête de l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA), près de la moitié de la population serait disposée à dépénaliser l’usage du cannabis. Plus récemment, des études sur les effets de la consommation de cannabis sur la santé ont rallumé le débat sur sa toxicité.

La discussion sur la politique du cannabis va cependant bien au-delà d’un débat sur des faits et sur la « bonne » législation en matière de drogues. Il s’agit aussi de réflexions sur la politique sociale, les valeurs, la morale et les représentations de ce qu’est une vie « normale »*. Ce débat n’est donc pas uniquement révélateur d’un conflit de générations, mais bien d’une lutte politique entre différentes cultures sociales.

(* Qu’est-ce que les valeurs, la morale et une vie normale ? Quelques personnes ont-elles le droit de faire des généralités en ces domaines sans risquer d’entrer dans l’arbitraire et/ou l’abus de pouvoir ? La réponse à ces questions ne peut être qu’individuelle, car le citoyen suisse libre vit selon ses convictions personnelles, pour autant qu’il remplisse son rôle au sein de la société. N’oublions pas notre principe de vie et surtout, rappelons-le sans cesse : la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres !)

En Suisse, le cannabis est nettement plus fort aujourd’hui qu’il y a encore quelques années. Il faut pourtant relever qu’on ne procédait, par le passé, à aucune mesure comparable, de sorte qu’on ne peut fournir aucune donnée précise sur l’augmentation de la teneur en THC de la marijuana écoulée en Suisse*.

(* A ce sujet, il est très regrettable que les opposants à la dépénalisation du chanvre insistent sur cette augmentation de THC, qui ne peut nullement être prouvée. Avec cet argument ils désinforment et font peur au public. Ce dernier demande de vraies informations, il ne désire pas être manipulé. La désinformation devrait être poursuivie pénalement. Par exemple, dans le domaine des médias, on peut parler de dol, puisque le consommateur paie pour avoir de justes renseignements, selon les dernières connaissances !)

L’augmentation de la teneur en THC des préparations cannabiques n’accroît pas nécessairement les risques d’atteintes à la santé.

Il n’y a pas unanimité quant aux formes et à la fréquence de consommation de cannabis qu’il y a lieu de considérer comme abus. Et ce d’autant plus qu’il y a des expertises internationalement reconnues - p. ex. l’étude Roques mandatée par le gouvernement français ou l’étude Kleiber commandée par le gouvernement fédéral allemand - qui affirment que la consommation de cannabis met peu en danger la santé et que la toxicité du cannabis est plus faible que celle de l’alcool par exemple.

Les drogues occupent une place de premier plan dans l’économie politique de notre société. Il ne s’agit pas tant de gigantesques flux financiers engendrés par les drogues et de leur valeur d’échange élevée, mais bien plus du fait qu’elles ont une valeur utilitaire bien spécifique. En effet, elles ne font pas que provoquer ivresse et extase ou promettre des sensations nouvelles et des paradis artificiels mais aident de surcroît à évacuer frustrations et souffrance et peuvent même être utilisées comme médicament. Et ce qui est valable pour les drogues en général l’est aussi pour le cannabis. La valeur utilitaire attribuée au cannabis varie ainsi non seulement en fonction du groupe d’âge, du sexe et de la région linguistique mais avant tout en fonction de l’expérience qu’en ont leurs consommatrices et consommateurs.

Bien que la réduction des performances dans les domaines de l’attention, de la mémoire et de la capacité de réaction soit incontestée, les mécanismes des effets du cannabis sur les facultés psychomotrices restent peu clairs et ces effets - si tant est qu’il y en ait - ne surviennent que peu après la prise et ne durent pas plus d’une heure. La plupart des études non-expérimentales ne révèlent également que de très faibles effets du seul usage de cannabis sur les accidents de la route.

Globalement, en comparant les atteintes dues au tabac et au cannabis, on observe que l’exposition à la fumée du tabac dure généralement plus longtemps - sur la durée d’une vie - que dans le cas du cannabis.

Les spécialistes sont relativement unanimes à considérer que l’usage de cannabis ne génère en soi aucune psychose chronique. L’analyse longitudinale de taux de consommation de cannabis et de taux de nouvelles affections schizophréniques montre que la consommation de cannabis n’a guère de lien de causalité avec le taux d’apparition de pathologie schizophrénique. Une récente revue d’ensemble parvient à la conclusion que la consommation de cannabis n’est une condition ni nécessaire ni suffisante au développement d’une psychose. Le cannabis est plutôt une composante causale au sein d’une constellation complexe de facteurs susceptibles de conduire à une maladie psychique. Une importante étude de l’OMS a elle aussi montré que les conséquences pathologiques de la consommation d’alcool sont nettement supérieures à celles de l’usage de l’ensemble des drogues illégales (y compris héroïne, cocaïne, etc.), conséquences auxquelles l’usage de cannabis ne doit contribuer que pour une très faible part. En Suisse aussi, on estime que les coûts sociaux engendrés par l’alcool sont de très loin supérieurs à ceux de l’usage de cannabis.

Toxicité comparée de l’alcool et du cannabis

xxx = forte, xx = moyenne, x = faible, - = peu ou pas d’effet

L’une des modifications décisives prévue par la révision visait à dépénaliser la consommation de cannabis ainsi que les actes préparatoires de la consommation personnelle, pour autant que cela n’en facilite pas la consommation par des tiers. Le Message concernant la révision de la loi sur les stupéfiants invoque comme argument que, compte tenu du grand nombre de consommateurs de cannabis, la répression de la consommation ne peut plus être appliquée qu’avec des moyens raisonnables et qu’une consommation modérée de cannabis ne met pas plus en danger la santé que d’autres substances pouvant être obtenues légalement.

Il ne fait véritablement aucun doute que les normes légales exercent une influence sur le comportement. A côté des normes légales, d’autres facteurs exercent aussi une influence déterminante : la probabilité d’être pris en cas de transgression de la règle, ainsi que le caractère subjectivement équitable ou légitime d’une loi sont aussi d’un grand effet sur le comportement des individus. Conclusion de cette étude : « Il en ressort qu’à l’évidence une dépénalisation de la possession de cannabis n’a que peu ou pas d’influence sur les taux de consommation. »