Commentaire de G. Leers, audition publique du parlement européen du 21 avril 2005, Bruxelles.

Monsieur le président, Mesdames et messieurs,

En tant que Maire de Maastricht je m’efforce de définir clairement les problèmes de ma ville et puis de les résoudre grâce à une solution ferme. Et les problèmes de Maastricht sont importants.

Maastricht se situe dans la région européenne de la Meuse et du Rhin, un territoire de 3,6 millions habitants, qui ont en partie la nationalité allemande, belge et néerlandaise.

Trois pays, chacun avec sa propre politique en matière de stupéfiants.

Les Pays-Bas ont une place à part vis à vis des drogues douces (c’est à dire le cannabis) en Europe. On ne considère pas aux Pays-Bas la possession pour usage personnel de cannabis, avec une limite maximale de 5 grammes, comme un délit. On peut en acheter dans un "coffeeshop". Mais, on lutte sévèrement contre la possession et la vente de drogues dures.

Cette politique néerlandaise suscite peu à peu en Europe de plus en plus de compréhension et d’appréciation. La problématique des drogues est en effet moins grave aux Pays-Bas que dans d’autres pays de l’Europe de l’ouest.

Pourtant la plupart des autres pays européens, du moins en théorie s’en tiennent à une interdiction de l’usage des drogues. Et cela provoque dans notre province une invasion quotidienne des célèbres "narco-touristes". En provenance de pays limitrophes comme la Belgique et l’Allemagne, mais aussi de France, oui et même de l’Italie, ils viennent dans le Limbourg du sud pour acheter des drogues douces.

Pour se limiter au cas de Maastricht, environ 1 million et demi de narco-touristes viennent chaque année dans notre ville, cela fait presque 4 mille par jour. Vous comprenez qu’ils ne fassent pas un si long voyage que pour acheter les 5 grammes autorisés par la loi. Cela concerne des achats beaucoup plus important, en particulier des kilos. Il faut bien amortir le voyage.

Cet afflux de touristes provoque beaucoup de nuisances et de délinquance.

Et toutes ces centaines de kilo de cannabis qu’ils viennent chaque jour chercher doivent être aussi produits. Illégalement, car, en effet, c’est la particularité bien étrange de la politique néerlandaise : on peut vendre du cannabis dans un coffeeshop, mais ces coffeeshops ne peuvent pas se fournir officiellement quelque part. Nous faisons comme si le cannabis tombait du ciel.

C’est comme si on disait au boulanger : tu peux vendre du pain mais tu ne peux pas t’approvisionner en farine.

Dans le cadre de la politique néerlandaise on contrôle la vente au détail* mais pas l’approvisionnement. Et cela signifie donc que l’approvisionnement relève du domaine de la délinquance. Bien organisés, les groupes criminelles contrôlent le marché. On incite beaucoup de particuliers à mettre à disposition contre une forte récompense leur grange, leur garage ou leur cave. Des centaines de familles, dont beaucoup avec enfants, entretiennent ainsi des contacts avec des criminels organisés qui les rémunèrent généreusement en espèces. Et très rarement aussi avec violence. Il ne serait pas exagéré de supposer que cette problématique aboutisse dans les villes à une désorganisation sociale grave.

Maastricht déploie naturellement chaque année des centaines de policiers pour lutter contre cette délinquance. Mais c’est un emplâtre sur une jambe de bois**. La police de Maastricht consacre plus de 100.000 heures de travail chaque année pour sceller et démonter des plantations de cannabis, et cela n’aboutit à rien d’autre qu’à une production qui ne fait que se développer et devenir clandestine. Et ainsi la délinquance devient plus violente.

Cette délinquance se développe aussi dans les régions limitrophes comme en Belgique et en Allemagne. La problématique des drogues est aussi un fardeau social pour la région européenne. Le citoyen moyen en est la première victime : on engage des policiers qui devraient s’occuper de délits avec succès pour une lutte inutile contre le cannabis. Des quartiers et des zones urbaines entières tombent entre les mains des criminels. Les jeunes sont à la dérive entre les mains des délinquants.

Il faut donc agir !

La lutte contre les drogues sera une victoire si on s’en tient à une politique européenne unique en matière de stupéfiants et la grande question du jour est de déterminer quelle politique a un effet : la répression sévère ou bien une régularisation et un contrôle en conséquence de cause.

Il y a selon moi deux possibilités : ou bien nous allons fermer tous les coffeeshops du Limbourg du sud et imposer des lois dures et répressives ou bien nous allons régulariser non seulement la vente mais aussi la production.

La première option me parait irréaliste et ne fait que déplacer le problème. La production et la vente deviendront illégale et donc encore plus durs à contrôler. La deuxième option exige un courage administratif. Mais il propose bien une vraie solution.

Attention, je ne plaide pas pour une libéralisation totale de la vente et de la production de drogues douces. Au contraire, je plaide pour un système de contrôle et de régularisation. Ce qui l’on peut vendre par l’intermédiaire de coffeeshops officiels doit aussi pouvoir être produit sous surveillance et contrôlé. Il faut donc une comptabilité définie dans laquelle la production, la distribution et la consommation de cannabis sont équilibrées et soumises à des règles strictes. Toute production en dehors de ces accords sera très sévèrement réprimée et condamnée.

Je voudrais maintenant faire une comparaison avec cet autre stimulant***, l’alcool. Nous connaissons en effet tout un système de lois et d’autorisations concernant l’alcool : la production, la qualité, le pourcentage d’alcool, la mesure avec laquelle on peut en faire de la publicité, l’age à partir duquel on peut en acheter, etc.

Venue d’Amérique, nous connaissons la célèbre ’prohibition". De 1920 à 1930, toutes productions et tous commerces de boissons alcoolisées sont devenus interdits. C’est l’ exemple type d’une expérience qui a été un échec total pour la société.

Et tout comme on peut interdire l’alcool, je suis bien convaincu qu’on peut interdire le cannabis. Les années de la prohibition étaient aussi des années dorées pour la mafia organisée. Lorsque l’on a supprimé la prohibition, la mafia a dû chercher d’autres sources de revenus

Cela doit aussi être le cas du cannabis. Il faut diminuer les nuisances et couper l’herbe sous les pieds des délinquants**** . Il faut mettre en place des règles et surveiller l’observation stricte de ces lois.

Va-t-on ainsi attirer plus de narco-touristes ? Non car pour la vente dans le coffeeshop, rien ne change, seule change son approvisionnement.

Attirons-nous ainsi plus de criminels ? Non, car le marché sera moins intéressant pour la mafia si on régularise la culture et la distribution.

Est-ce un élargissement de la politique de tolérance ? Non, absolument pas, car actuellement on tolère que les coffeeshops se fournissent de manière illégale. Et bientôt, on va simplement imposer un contrôle strict.

Est-ce ennuyeux de l’expliquer aux autres pays de l’Union Européenne ? Oui.

Oui c’est gênant à expliquer. Car nos dirigeants continue à soutenir que l’objectif zéro est réalisable, alors que tout le monde sait qu’on ne peut pas exterminer le cannabis tout comme l’alcool. La guerre aux drogues a en effet provoqué plus de dégâts que les drogues même, voilà ce qu’ont écrit récemment Joseph Mac Namara, Georges Schultz, notre ancien premier ministre Dries van Agt avec 500 personnalités proéminentes et internationales à Kofi Anan. Beaucoup de villes européennes et beaucoup de maires européens savent cela depuis longtemps. Ils attendent le grand jour où leur gouvernement les permettra de résoudre un grand problème plutôt que de le nier.

Il est absolument fondamental que les gouvernements de l’UE , reconnaissent que le cannabis, comme l’alcool, fait partie de notre industrie des stimulants***. Et que sa régularisation conduit à une réduction des risques.

Il faut lever un tabou.

A Maastricht et dans le Limbourg du sud, ce besoin est important.

Nous ne pouvons plus avancer avec les pratiques actuelles. Il faut changer et aussi rapidement que possible. Car la guerre aux drogues telles que nous la pratiquons en Europe concerne aussi des individus qui n’ont rien à voir avec les drogues comme la plupart des citoyens européens.

G. Leers
Maire de Maastricht

Traduction Chanvre-Info

Ndt : * En néerlandais, on parle littéralement devoordeur la porte d’entrée pour désigner la vente au détail comme de achterdeur soit la sortie pour désigner l’approvisionnement.

** Je n’ai pas trouvé d’expression plus moderne et parlante.

*** Dans le dictionnaire pour genotmiddel on trouve le mot stimulant mais littéralement c’est le moyen d’accéder au plaisir. De là vient la traduction étrange de l’industrie des stimulants.

**** L’expression exacte du texte est de mettre des bâtons dans les roues de la mafia mais l’autre phrase me paraissait plus adaptée.

M. Leers est membre du CDA (Appel des Chrétiens démocrates, située politiquement à droite comme l’UMP française ou le PDC suisse).