Des intervenants prestigieux comme Philip Owen, maire de Vancouver de 1995 à 2002, Massimo Barra, Vice président de la Croix-Rouge, ou encore Raymond Kendall, secrétaire honoraire d’Interpol, des coordinateurs nationaux des politiques des drogues, des experts et des ONG se sont réunis les 25 et 26 novembre 04 au Conseil Régional d’Ile-de-France pour élaborer des alternatives à la politique répressive. L’objectif est de diminuer le coût social de la consommation de drogues et d’améliorer la vie des usagers. En s’appuyant sur les expériences locales existantes, le Conseil de Senlis veut renforcer cette approche pragmatique et créer un effet d’entraînement entre les grandes métropoles. Les résultats probants de cette accumulation d’initiatives et d’expertises devraient convaincre les dirigeants internationaux de modifier les conventions lors de la réunion extraordinaire de l’ONU sur les drogues en 2008. Un vrai travail d’Hercule pour des gens pleins de bonnes intentions.
Le Conseil de Senlis veut amener d’anciens prohibitionnistes revenus de leurs illusions et des antiprohibitionnistes convertis au réalisme à élaborer une politique réformiste, puis supporter ce projet devant les média et les autorités. Lors d’une conférence de presse, Emmanuel Reinert, Directeur général du Conseil a annoncé les quatre premières recommandations du « think tank » et la publication d’une stratégie globale avec des recommandations pour chaque produit stupéfiant pour le premier semestre 2005.
Au point de vue local, les grandes métropoles comme Paris doivent ouvrir des salles de consommations pour les usagers précarisés et les pays doivent inclurent l’héroïne dans la panoplie thérapeutique comme en Suisse ou au Portugal. L’Europe doit adopter un modèle socio-économique afin d’encadrer la consommation de masse du cannabis, calqué sur les modèles efficaces pour le tabac et l’alcool. Au niveau mondial, plutôt que de lancer une campagne militaire d’éradication de l’opium en Afghanistan, mieux vaudrait l’acheter officiellement pour le transformer en morphine médicale à destination des pays pauvres, l’Afrique connaît un déficit chronique en antalgiques.
L’ancien maire de Vancouver fut le précurseur de cette ligne politique en Amérique du Nord en ouvrant une salle d’injection, un programme d’échange de seringues et en demandant à la police de placer le cannabis en dernier sur la liste de leurs missions. "En 1993, j’ai commencé dans l’illégalité pour aboutir en 2001 à 36 recommandations fédérales reprenant mon dispositif", très proche des 4 piliers suisses. "Le contribuable paie la facture de l’économie noire. Sur ce constat, il est possible de trouver un consensus réformateur par l’action". Philip Owen propose de tester les politiques alternatives avec le soutien des autorités locales, de communiquer les résultats positifs pour gagner le soutien des média et de la population et ainsi obliger nos dirigeants à agir, "N’attendez rien des gouvernements nationaux !".
"Le principal frein au développement des initiatives locales ou parlementaires au Canada, c’est la police !" déclare Eugène Léon Oscapella de la Canadian Foundation for Drug Policy, "Elle se pose en bouclier de la morale et de la jeunesse. En fait, elle craint de perdre du pouvoir et des budgets". C’est hélas le cas dans bien d’autres pays. "Les policiers peuvent être réformistes" répond Philip Owen "mais ils veulent se couvrir face à l’idéologie dominante de ces trente dernières années".
Pour Massimo Barra, "Il est donc urgent de rétablir la dignité sociale et sanitaire des usagers en inscrivant la politique des drogues dans une perspective humaine et scientifique et non plus dans une perspective idéologique". La Fédération de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge entend lutter contre la criminalisation des usagers et prévenir les causes qui font de l’usager une victime. Pour le Docteur Barra "La discrimination et la répression créent des situations sociosanitaires hors de contrôle".
En tant que responsable de la politique des drogues du Portugal de 1995 à 2002, le Député Vitalino Canas a engagé son pays sur la voie de la réforme. Depuis juin 2001, la consommation privée de toute substance et la possession d’une dose quotidienne ne sont plus criminalisées. La consommation publique, dans l’entreprise, l’école ou les transports restent illicites et sont amendables. Les usagers problématiques, y compris d’alcool, sont orientés vers 22 comités régionaux composés de médecin, travailleur social, psychologue, médiateur mais pas de juge ou de policier. Le comité proposent des programmes de soins et d’assistance et ordonnent des travaux d’intérêts généraux plutôt que des amendes et de la prison pour les récidivistes. Seul 5% des cas finissent dans le système judiciaire. "Ce dispositif n’a pas entraîné une explosion de la consommation mais plutôt une augmentation des demandes de soins et un désengorgement des tribunaux. Le gouvernement actuel poursuit l’expérience qu’ils avaient combattu dans l’opposition".
Adepte de la stratégie du pas à pas, Vitalino Canas proposent comme premières actions d’un plan européen enfin efficace : la décriminalisation de la consommation et de la possession pour consommation personnelle, un programme ambitieux de réduction des risques incluant l’héroïne et des recherches pour les stimulants, la légalisation du cannabis thérapeutique.
Une responsable des drogues à la Commission Européenne, Isabelle Faria, a pu prendre note de ces propositions avant de d’annoncer une nouvelle concertation avec les ONG et les ministères nationaux pour février 2005. En effet, le Conseil Européen du 17 décembre 2004 doit adopter la stratégie globale pour 2005-2012 mais le plan d’action restera amendable. La tendance est à la rénovation du dispositif avec une revitalisation des structures d’études, une meilleure prise en charge socio-sanitaire des usagers, et la création d’un lien entre la population et les élus sur cette problématique. La démocratie participative comme à Vancouver, Paris ou Londres permet de résoudre les problèmes locaux générés par une nouvelle politique des drogues. "C’est un bon outil pour contrer le discours démagogique et stigmatisant" estime Isabelle Faria.
Des exemples concluants, des projets réalistes, un début de coalition de gens de bonne volonté et de grande notoriété, ce symposium devait se terminer dans l’optimisme. Tony White et Raymond Kendall ont conclu ces journées par de la "real politic" plutôt amère. Ces deux super flics, responsables pendant des décennies de la guerre à la drogue pour le Royaume-Uni, Interpol, l’UNDPC devenue ODC, ont brossé un tableau très noir des forces en présence. "Avant de parler du contenu de la réforme, il faut libérer le cadre général de la politique des drogues et éviter le détournement idéologique de la cession spéciale de 2008" affirme Tony White, "sinon les Nations Unies réaffirmerons de façon aveugle ce qui n’a pas marché avant : un monde sans drogue". Pour Raymond Kendall "L’Union Européenne est plus facile à cibler. Vingt-cinq pays sont un bloc conséquent qui pourrait se substituer aux USA pour le financement d’une nouvelle politique mondiale des drogues. Cela ne sera peut-être pas suffisant pour revoir les conventions mais l’U.E préfèrera les interpréter afin d’agir plus vite".
De nombreux intervenants ont dénoncé le diktat moral et financier de quelques pays prohibitionnistes menés par le gouvernement américain. Peu de fonctionnaires des instances internationales ont le courage de s’y opposer. D’après Tony White : "Les personnels des officines de l’ONU ont peur pour leur vie et surtout leur travail. Le débat est gelé. <...> L’ONU a une approche militaire de la drogue. Bientôt Mr Costa (directeur de l’ODC) accusera les réformateurs d’être des terroristes". Dans ce début de millénaire, le terrorisme intellectuel semble être l’arme de destruction massive préférée des populistes conservateurs. "Les politiques actuelles sont dictées par la peur et non la logique" analyse Vitalino Canas, "Les hommes politiques ont peur de perdre les élections, peur d’avouer leur échec dans cette lutte. <...>Pour combattre la politique de la peur, il faut une alternative plus forte que les seules preuves car ce n’est plus suffisant pour les électeurs. Il faut jouer sur l’émotionnel. Nous ne devons pas laisser la morale au prohibitionnistes".