LÉGISLATION - Bernard Rappaz, pionnier suisse du chanvre, fait part de son enthousiasme pour la nouvelle loi sur les stupéfiants, discutée actuellement au Parlement.
Le Conseil des Etats a entamé hier le débat sur la révision de la loi sur les stupéfiants. La dépénalisation de la consommation de cannabis et des actes préparatoires à la consommation est à l’ordre du jour. Pour Bernard Rappaz, responsable de l’entreprise Valchanvre, vice-président et fondateur de la Coordination suisse du chanvre, c’est enfin l’occasion "d’adapter la loi à la réalité". Célèbre pour son militantisme en faveur de la dépénalisation, il cultive en Valais des hectares de chanvre depuis plusieurs années. Rencontre.
Le Courrier : Comment accueillez-vous la nouvelle loi sur les stupéfiants actuellement en discussion au Parlement ?
Bernard Rappaz : Ce projet de loi a été très bien étudié par des spécialistes. Même la Coordination suisse du chanvre a été consultée. Le gouvernement nous a en effet mis au pied du mur et nous a demandé d’élaborer un projet pour réglementer la vente. Finalement, l’option des magasins de chanvre avec un contrôle de la production et de la vente a séduit les autorités. Quatre cents inspecteurs seront ainsi engagés par la Régie fédérale des alcools pour contrôler le marché.
Il est temps que la Suisse arrête de se voiler la face. Le marché du cannabis existe depuis des dizaines d’années, il vaut mieux le contrôler que l’ignorer. La répression exercée depuis cinquante ans est un échec : la consommation n’a jamais diminué. Une politique qui porte ses fruits se base sur la liberté, non sur l’interdit.
Ne craignez-vous pas que cette dépénalisation soit considérée comme une banalisation auprès des jeunes ?
Non, au contraire. Plus les autorités sont répressives, plus la consommation est importante. La Suisse romande, par exemple, bien moins tolérante que la Suisse alémanique, compte beaucoup plus de consommateurs. D’ailleurs, actuellement, les adolescents peuvent se procurer du cannabis illégalement n’importe où et n’importe quand. Avec la nouvelle loi, ils auront de la difficulté à se fournir, car tout acheteur devra se munir d’une carte à puce. Cette loi va réduire le marché noir. Et cela est important pour la protection des consommateurs. La prohibition qu’on a connue jusqu’à maintenant encourage la mafia et les sombres commerces.
La consommation de cannabis n’est-elle pas dangereuse pour la santé ?
Aucune étude sérieuse n’a encore prouvé que le cannabis avait des effets néfastes. Ou alors ces études se contredisent toutes. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il n’est pas nocif. J’ai des amis, âgés et fumeurs de cannabis depuis de nombreuses années, qui sont en excellente santé. Un grave danger se présente lorsque le consommateur mélange le chanvre avec du tabac. Cette mauvaise habitude rend le fumeur dépendant et l’intoxique.
Par ailleurs, le THC, c’est-à-dire la substance active, n’a pas d’effets cumulatifs. Sa surconsommation ne peut en aucun cas entraîner la mort, contrairement à l’alcool. Les propos de M.Chenaux (lire notre édition de lundi) sont en outre mensongers. La teneur des joints en THC n’a jamais augmenté. Mais pareils mensonges portent leurs fruits, et sont bien relayés par les médias. De plus, "la thèse de l’escalade", c’est-à-dire le lien entre la consommation de drogue douce et dure, n’a pas été prouvée. Le cannabis ne procure aucun effet de manque. Jusqu’à présent, le danger consiste en la vente au noir des drogues dures et douces réunies.
Vous défendez les effets thérapeutiques du cannabis. Quelles vertus possède la plante ?
Notre société Valchanvre a travaillé avec trente-quatre médecins avant de subir une forte répression. Le haschisch (la résine), la fleur ou les huiles ont été prescrits à des malades. Puissant antivomitif pour les cancéreux, il redonne aussi de l’appétit aux personnes atteintes du sida. Parmi une longue liste, on retrouve notamment des effets bénéfiques pour le glaucome ou la sclérose en plaque. Il faut arrêter de considérer le chanvre comme un produit diabolique et d’alimenter une culture de l’interdit et du tabou ! Avec ses dérivés sans THC, on peut également développer toute une filière industrielle et écologique, en particulier dans le textile ou la cosmétique. Cette plante a un potentiel gigantesque.