2000/10/06 - LE DEVOIR
Les volutes de la marijuana ont plané sur la colline parlementaire hier, pour le meilleur et pour le pire. D’une part, le ministre de la Santé, Allan Rock, a autorisé 14 personnes de plus à utiliser la mari à des fins thérapeutiques, portant à 16 le nombre de malades chroniques qui peuvent se soustraire à l’application de la loi sur les drogues. D’autre part, le député bloquiste Yvan Loubier a été placé sous la protection de la GRC après avoir reçu des menaces de mort pour avoir dénoncé la culture illégale du cannabis.
Le député bloquiste Yvan Loubier et sa famille ont été placés sous la protection continuelle de la police après avoir été menacés de mort.
M. Loubier soutient qu’il est victime d’une campagne d’intimidation de la part du crime organisé parce qu’il a osé dénoncer la culture illégale de la marijuana dans les champs de maïs de sa circonscription de Saint-Hyacinthe.
"Parce que j’ai décidé de briser la loi du silence, parce que j’ai décidé de faire mes devoirs comme parlementaire, on m’intimide, on me terrorise, on veut m’empêcher de continuer à dénoncer une situation intenable", a affirmé le député hier en conférence de presse.
Depuis une semaine, M. Loubier est accompagné en tout temps d’un agent de la GRC. Son domicile a également été placé sous la surveillance des policiers fédéraux. Le député est visiblement ébranlé par la situation et craint pour la sécurité de sa famille : il est père d’une petite fille de trois ans et demi. "Ce qui m’arrive pourrait arriver à n’importe quel parlementaire, a-t-il poursuivi. Et si ça arrive à n’importe quel parlementaire, ça veut dire que l’institution comme telle est attaquée. Ça veut dire que notre capacité comme législateurs de changer les choses, de les améliorer, est attaquée de plein front".
Le député Loubier a récemment alerté l’opinion publique sur l’ampleur des cultures de marijuana dissimulées çà et là dans les champs de maïs de sa circonscription. Encore hier, il a rappelé que les criminels faisaient la loi dans les champs. "Les producteurs agricoles vivent sous la menace des narcotrafiquants cinq à six mois par année", a-t-il dit.
À l’Union des producteurs agricoles, un porte-parole a confirmé que les cultivateurs vivaient dans la peur et n’osaient pas avertir les policiers quand ils trouvaient des plants de marijuana sur leurs terres. La culture de la mari bat son plein au Québec, et le triangle d’or de la Montérégie est l’une des zones les plus prolifiques en raison de la richesse des terres et de la proximité de Montréal et de la frontière.
Selon le député Loubier, les champs du Québec sont devenus « un véritable Far West ». "C’est l’anarchie. Il y a des criminels qui se promènent partout avec des armes à feu. Il y a des pièges qui sont dressés un peu partout".
La GRC a réclamé il y a deux semaines du renfort pour venir à bout de cette récolte sans précédent de cannabis. Les effectifs manquent, les cultures illégales sont trop nombreuses. « Plus on en cherche, plus on en trouve », avait résumé le sergent Daniel Lemay dans un reportage de La Presse.
Yvan Loubier est revenu à la charge hier, réclamant une intervention d’Ottawa. Selon lui, les budgets de la GRC consacrés à la lutte contre la drogue doivent être augmentés rapidement. Il propose également que les corps policiers puissent employer les hélicoptères des Forces armées canadiennes pour détecter les cultures.
Rock bouge
Toujours dans le domaine du pot, le ministre fédéral de la Santé, Allan Rock, a autorisé hier 14 malades chroniques à fumer en toute impunité de la marijuana à des fins thérapeutiques.
M. Rock a aussi annoncé qu’il communiquera aujourd’hui certains détails des examens cliniques menés présentement par Santé Canada pour déterminer si la marijuana a bel et bien des vertus thérapeutiques.
Coïncidence ? Toujours est-il que la décision du ministre suit de quelques jours l’ouverture à Montréal du Club Compassion, un centre illégal de distribution de marijuana à des fins thérapeutiques. L’inauguration fort médiatisée de ce club avait permis aux militants en faveur de la légalisation de la mari à des fins médicales de crier haut et fort leur ras-le-bol à l’endroit de Santé Canada.
Le ministre Rock avait donné la permission de cultiver et de fumer de la marijuana à deux personnes atteintes du sida en juin dernier, en vertu de l’article 56 de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances. Environ une trentaine de malades graves avaient formulé une demande similaire, et le ministre n’avait encore rien fait pour eux.
Pour être autorisés à fumer de la mari sans souci juridique, les malades doivent obtenir l’approbation d’un médecin et faire la preuve que l’usage du cannabis atténue leurs souffrances. Alan Rock a indiqué hier qu’une vingtaine de demandes d’exemption présentées à Santé Canada satisfaisaient aux exigences du ministère et que d’autres permissions pourraient être accordées dans les prochains jours.
Le ministre doit par ailleurs dévoiler aujourd’hui un « plan d’affaires » pour trouver une source d’approvisionnement canadienne de marijuana. « Un de nos buts est de trouver une source d’approvisionnement canadienne pour des fins médicales afin d’éviter des problèmes », a-t-il déclaré.
En vertu de la Convention unique sur les stupéfiants de l’ONU, le Canada doit désigner un organisme gouvernemental qui prendrait possession de la récolte de la mari et agirait comme grossiste. Le ministère de la Santé examine donc les étapes nécessaires pour arriver à cultiver et à distribuer un produit de qualité médicinale au pays.