2003/06/10 - L’Express

Le ton se durcit avant le débat au National sur la dépénalisation du cannabis. Trois grands spécialistes du chanvre déplorent l’absence d’un discours cohérent.

Le Conseil national reprend la semaine prochaine le débat sur la dépénalisation du cannabis. Pendant ce temps, de nombreux cantons traquent les cultivateurs, et spécialement le chanvre "indoor". Tour d’horizon avec trois grands connaisseurs du règne végétal.
Alors que la France parle de confisquer les scooters des jeunes consommateurs de cannabis, le ton s’est notablement durci en Suisse également ces derniers mois.

Prévenir les jeunes
Directeur de l’institut de pharmacognosie et phytochimie de l’Université de Lausanne, le professeur Kurt Hostettmann observe le débat "comme un scientitifique". Il se dit "relativement partagé : je suis plutôt favorable à la dépénalisation, car les dégâts provoqués par le cannabis sont nettement plus faibles que ceux de l’alcool et du tabac".
Le professeur s’inquiète toutefois de l’effet sur les jeunes consommateurs : "Un jeune qui fume un joint de temps en temps, je ne vois rien de méchant à cela. Par contre, la prise de fortes doses, en particulier par voie orale, peut conduire à des tendances suicidaires". Par conséquent, Kurt Hostettmann se dit "assez favorable" à l’idée - émise par la commission de la santé du Conseil national - d’une taxation du chanvre en fonction de son taux de THC (la substance active).

"Apprendre à conduire"
Pour l’anthropologue Jeremy Narby, établi à Porrentruy (JU), les plantes modificatrices de conscience sont des véhicules. Apprendre à les utiliser, c’est comme apprendre à conduire. Il faudrait donc des auto-écoles, ainsi qu’un code de la route. Or on est loin du compte, puisqu’on n’a même pas encore trouvé un discours public cohérent sur la question, comme le montre le marécage dans lequel on se trouve actuellement".
"Cela dit, le cannabis est relativement anodin, et provoque bien moins d’accidents de la route et de violences conjugales que l’alcool. Il n’en reste pas moins que 5% à 10% des gens ne le supportent pas, deviennent tout blancs et vomissent lorsqu’ils en prennent, et qu’il n’est pas bon pour les jeunes cerveaux en formation", poursuit Jeremy Narby.

"Insulte à l’intelligence"
Pour ce spécialiste de l’Amazonie et des hallucinogènes, l’exemple du tabac est révélateur : "On a sorti de son contexte la plante sacrée la plus répandue chez les Amérindiens et on en a fait une toxicomanie. Il ne faudrait pas faire la même chose avec le cannabis. Or c’est précisément ce qui est en train de se passer avec le chanvre indoor".
"Sur le principe, je pense que c’est une bonne chose de dépénaliser le chanvre, déclarer une plante illégale est une absurdité. Le cannabis a inspiré des milliers d’artistes, de musiciens, d’architectes, d’écrivains, l’interdire est une insulte à l’intelligence", estime Jeremy Narby.
Ethnobotaniste à Massonnens (FR), François Couplan est un spécialiste des plantes sauvages, et notamment de leur utilisation en gastronomie. Pour lui, s’il fallait bannir quelque chose, ce serait le tabac, qui est "une plante toxique, mortelle si on en mange, tandis que le chanvre pourrait entrer tel quel dans la catégorie des plantes alimentaires".
"Mais attention, ce n’est pas une plante bénigne : elle ouvre l’esprit sur des dimensions autrement plus vastes que l’alcool. Mal utilisée, et en particulier si l’on en abuse, elle peut casser une personnalité pas assez solide", ajoute François Couplan.

"Ne pas diaboliser"
"Il ne faut pas faire du catastrophisme ni diaboliser la plante, estime-t-il. Nous vivons dans une société de dépendances, et le chanvre ne va pas provoquer de graves troubles sociaux. Il faut informer le public ainsi que les politiciens, afin qu’ils décident en connaissance de cause".
Le botaniste déplore la polarisation du débat observée ces derniers temps. "Il y a des extrémistes des deux côtés", dit-il, appelant de ses voeux un véritable débat de fond. "Lorsque le ton se durcit, on repart vers des notions abstraites et morales, et c’est dommage".

"Une irrésistible envie de recommencer"

Le chanvre, cannabis sativa de son nom scientifique, compte une dizaine de sous-espèces et variétés plus ou moins riches en tétrahydrocannabinol (THC), la substance active. Elle peut provoquer une dépendance psychique chez certaines personnes.
Le THC se trouve dans toutes les parties aériennes du chanvre. Le terme de "haschisch" désigne la résine obtenue par friction des sommités florales de la plante femelle. C’est dans ces glandes à résine que la concentration en THC est la plus élevée. La « marijuana » est le nom donnée à l’herbe simplement séchée.
Outre le THC, le cannabis contient de l’acide tétrahydrocannabinolique (acide THC), non actif, qui se transforme en THC par simple chauffage. Certains échantillons sont riches en THC et pauvres en acide THC, donc très actifs, ou vice-versa. C’est pourquoi le cannabis est le plus souvent fumé, ou chauffé en cas d’ingestion (biscuits, cakes).
"Le chanvre ne provoque pas de dépendance physique, comme l’héroïne par exemple, même en cas d’utilisation répétée et de longue durée", explique le professeur Kurt Hostettmann. "Une dépendance psychique peut s’installer chez certaines personnes sous la forme d’une irrésisible envie de recommencer : cela dépend des antécédants psychologiques du consommateur".

Détectable
Seules des doses très élevées de THC provoquent des hallucinations accompagnées d’anxiété, de panique, voire de syndromes délirants. A faibles doses, il provoque chez la plupart des personnes un sentiment de bien-être ou une certaine euphorie. La perception des distances, des formes, des couleurs et des sons est modifiée, intensifiée surtout.
Le THC est éliminé par l’urine, sous forme de différents métabolites dont la présence est très facilement détectable, encore une semaine après la prise de la drogue. Une personne qui fume trois joints par semaine sera donc contrôlée positive en permanence, même si les effets aigus se sont estompés. D’où la difficulté d’introduire une méthode de test simple dans le trafic routier, note encore le professeur.