Récit - Du XVe au XIXe siècle, des milliers de pionniers quittent l’Europe et déferlent en Amérique, rêvant d’un autre monde. Que sont devenus leurs descendants ? Carnet de route de Carole Girard, qui a côtoyé une société droguée et instable où le crack a gagné la rue.
Drogues, médicaments et alcool : la société américaine se trouve en grande majorité sous l’influence de ces produits, comme le crack, qui se trouvent dans la rue mais aussi dans les salles de classe où les enseignants distribuent de la Ritaline - un stupéfiant - aux élèves turbulents... sans le consentement de leurs parents ! Le marché des drogues a explosé dans les grandes métropoles à la fin de la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, aucune famille ne peut espérer que ses enfants soient hors de danger.
pour souternir la légalisation de la marijuana. KEYSTONE
les loups se dévorent
Ce portrait de la société américaine, je l’ai tiré dans la rue, où j’ai passé beaucoup de temps, côtoyant des personnes aux activités illégales ou antigouvernementales. Chacun consomme selon ses goûts et bien sûr selon ses moyens. En caricature, on se représente des cadres dynami-ques - les Golden Boys - qui se "tirent" des lignes de pure colombienne au sommet des buildings ; leurs secrétaires, qui ont du mal à boucler les fins de mois, carburent au Prozac, un antidépresseur ; au rez-de-chaussée, le concierge fume de la marijuana et sur le trottoir, la drogue du pauvre c’est le crack, un dérivé de la cocaïne.
La dépendance est immédiate, la descente aux enfers aussi. Lentement, le crack rend fou et agressif. Avec le temps, la part d’humanité se désagrège. A Los Angeles, comme à Londres d’ailleurs, il existe des crack houses ("maisons du crack"). Ce sont des endroits où les loups se dévorent entre eux. Personne d’autre ne rentre, même pas la police. C’est le fond du gouffre.
Pour imaginer les effets de l’alcool, du crack, de l’héroïne et de la cocaïne sur un individu, prenez une lampe à pétrole. Le verre, jamais nettoyé, devient toujours plus opaque. La flamme est à peine visible, elle s’essouffle. La vie aussi.
Ils sont ainsi nombreux à errer dans la rue, titubants, hurlants, vociférant contre Dieu et les hommes. Le "crackhead" ("tête de crack") est souvent sans abri. Il porte des vêtements sales et troués. Il n’a plus de dents de devant et pue la pisse. Dans la rue, les populations les plus touchées sont afro-américaines et hispaniques.
il vit dans un garage
A Berkeley, faubourg riche du nord de la californienne San Francisco, j’ai rencontré Motown. Ce Noir d’une cinquantaine d’années vit dans un garage. Difficile de rentrer tant le lieu est bondé d’une montagne de fourbi. Dans l’obscurité, je distingue des vêtements amassés jusqu’au plafond, des disques, des roues de vélo, etc. Un petit passage me permet de rentrer, un pied devant l’autre. La porte reste légèrement entrouverte. Je n’y vois qu’à la lumière du lampadaire dans la rue. Son nez coule et je me demande si c’est son cerveau qui est en train de se liquéfier.
Motown fume le crack avec une pipe faite de papier d’aluminium roulé. Cette substance blanche qui a l’air poisseuse, il en place au bout de sa pipe. Pendant les quelques heures que je passe avec lui, il fume toutes les 10 minutes, se servant d’un briquet et aspirant la fumée. Ses gestes sont d’une lenteur extrême et étonnamment, il n’est pas agressif. Il me semble que son attention ne se porte sur rien d’autre que ce qu’il est en train de faire. Il veut mettre de la musique. Il lui faudra plus d’une demi-heure pour changer les piles du poste radio. "Comment tu t’en procures ?" "Je me démerde... je vends mes trucs au marché aux puces..."
Aux Etats-Unis, c’est une sorte de réseau de survie qui s’est développé. Sans travail, sans aide sociale, une partie de la population vit au jour le jour. Certains dorment dans la rue, d’autres se font loger dans des missions tenues par des associations privées, affiliées à l’une ou l’autre Eglise.
Système de survie
Pour se nourrir, il y a la soupe populaire. Dans tout le pays, des associations - comme Olive Branch ("la branche d’olivier") à Washington DC - récoltent les surplus de nourriture qui ne seront pas vendus. Chaque jour des milliers de repas chauds sont cuisinés et servis. Les accros n’ont donc plus qu’à réunir quelques dollars pour se procurer drogue et très souvent alcool. C’est comme cela que vit Motown, en vendant son fourbi dans la rue. D’autres volent, se prostituent et chaque jour, la quête recommence. Ils ne paient pas d’impôts, bien sûr, mais les taxes sur l’alcool finissent malgré tout dans les caisses de l’Etat.
Au printemps 2002, je me trouve à Washington DC aux côtés d’activistes, virulents défenseurs de la population hispanique et afro-américaine. Harold Moss - la panthère noire de DC et leader d’Olive Branch - est un cauchemar pour le maire de la capitale américaine. Il défend ses frères noirs et dénonce le "nettoyage de leur quartier". En août 2002, le maire de la ville envoie ses policiers au coin de M street et de la XIe. Bien que le contrat avec le propriétaire privé ait toujours été prolongé, la vingtaine d’habitants est virée de la maison, par la force, les affaires personnelles balancées par la fenêtre.
Moi, la petite Suissesse, je n’avais jamais vu cela... sauf dans les films peut-être. Depuis vingt-cinq ans, des centaines de personnes ont défilé dans la vieille maison de quatre étages. Certains étaient fichés par la police en tant que meneurs du mouvement Black Block, un mouvement anarchiste que l’on retrouve dans les grandes manifestations. Ils sont reconnaissables à leurs vêtements noirs. Ils portent en général une cagoule et aiment la casse. Mais il y avait aussi un grand nombre de jeunes venus d’Europe, d’Afrique ou d’Asie. Tous les jours, nous nous rendions à quelques rues de là, à la mission catholique, et cuisinions bénévolement pour les sans-abri, des Américains, pauvres.
que des souvenirs
Quelques semaines après notre éviction, j’y suis retournée. La porte était barricadée. J’ai fait le tour, suis passée par un trou dans le grillage et j’ai défoncé à coups de pied la porte de la cave. Naïvement, je m’étais dit que je ne laisserais pas au maire de cette ville mon CD préféré du groupe Radiohead ! Dans la maison, il n’y avait plus que des souvenirs, des papiers sur le sol et des photos, celles que j’avais prises de mes amis. Je me suis dit que face au néolibéralisme et au profit, ma vie n’avait pas d’importance. Le vieil Harold est retombé sur ses pattes, comme toujours.
Comment fait-on de juteux bénéfices tout en se débarrassant des inutiles (entendez par inutiles, et selon la philosophie néolibéraliste, ceux qui n’ont pas ou très peu de pouvoir d’achat) ? D’abord il faut faire des alliances. Par exemple, pour repousser les pauvres loin des centres-villes, on commence par investir dans des appartements à loyer modéré. L’Etat donne un coup de pouce, une subvention, via les poches des contribuables. Les immeubles se remplissent. Le crime organisé et les ripoux de la CIA entrent dans la danse et introduisent drogues et armes, l’alcool passant par une voie plus légale.
effets dévastateurs
Le temps passe, la violence monte, les crimes augmentent. La police n’arrive pas à faire le ménage. Il faut toujours plus de flics et plus de prisons qui se remplissent très vite. A bout, les familles quittent ces quartiers pour protéger leurs enfants. Désaffectés, les immeubles sont revendus pour quelques pennies. Ils seront nettoyés, restaurés et loués aux classes plus riches.
Durant ces deux ans et demi passés aux Etats-Unis, j’ai pu constater les effets dévastateurs de la drogue, de l’alcool et des médicaments sur la société. Ces personnes - la population hispanique et afro-américaine est montrée du doigt - ne sont pas génétiquement agressives, mais sans espoir souvent. Sans argent, de familles modestes, les jeunes n’ont pas accès aux écoles supérieures et donc à des professions bien rémunérées. Ils n’ont pas de travail et passent leur temps dans la rue. Et c’est là qu’ils sont happés par le milieu.
Les vitrines leur renvoient l’image de ce à quoi ils n’ont pas droit. Leurs familles sont en plein désarroi, supportant en première ligne les modifications mentales dues à la prise de drogue, dont l’exacerbation de la violence, l’apathie, la perte d’intérêt pour la vie et l’incapacité de mener une réflexion et de prendre des décisions. Intégrés au système, jonglant parfois entre deux jobs, ces parents supportent eux-mêmes des horaires interminables grâce aux antidépresseurs (légalement prescrits par les médecins) et à l’alcool. Il n’y a nulle part où aller. Se droguer, c’est le chemin vers un monde intérieur, un monde meilleur.
Des chiffres alarmants ont été publiés dans le dernier rapport du National Survey on Drug Use and Health (NSDUH, le Bureau d’étude national sur l’utilisation de drogue et sur la santé). En 2002, 22 millions d’Américains (9,4% de la population) âgés de 12 ans et plus, dépendaient ou avaient abusé d’alcool ou de drogues illicites (marijuana, cocaïne, héroïne, hallucinogènes, inhalants, tranquillisants, sédatifs, stimulants et antidouleurs). Parmi les plus de 18 ans, 19,7% sont sans emploi, 10,6% travaillent à plein-temps et 10,5% à temps partiel. Sur ces 22 millions, 2 millions sont des usagers courants de cocaïne et de son dérivé, le crack. 51% de la population, soit 120 millions d’Américains âgés de 12 ans et plus, sont des consommateurs réguliers d’alcool. Seize millions sont des "buveurs lourds", dont 32% usent également de drogues. Enfin, 17,5 millions d’adultes de 18 ans et plus souffrent de maladies mentales sérieuses (la population des 18-25 ans est la plus touchée avec 13,2%). Cette étude met l’accent sur le lien entre la consommation de produits illicites et les maladies mentales : 23,2% (4 millions) de ces adultes abusent de drogues et/ou d’alcool. Et ces chiffres sont en augmentation. Selon le NSDUH, ils suivent une progression entre 2 et 3% chaque année, depuis le début des années 90. Au sujet de la cocaïne et du crack, le pourcentage de nouveaux consommateurs croît annuellement entre 2,3 et 2,7% pour les jeunes de 12 à 17 ans. Une augmentation annuelle terrifiante de 15,4% pour les 18-25 ans. Et en Suisse ? Le marché du crack s’est installé. Chaque week-end, les jeunes peuvent se procurer des pilules Thai (mélange de crack et de produits vétérinaires) dans bien des discothèques...