Véritable industrie chanvrière démantelée

2004/04/20 - Le Matin

VAL-DE-TRAVERS (NE) Un extraordinaire réseau de production indoor de cannabis a été mis au jour : 30 000 pieds d’une herbe très pure ont été saisis dans six installations. Deux personnes sont en garde à vue. Trois comparses courent toujours.

Réputé pour son absinthe, le Val-de-Travers sera désormais aussi célèbre pour son cannabis ! Un vaste réseau de production industrielle de chanvre y a été démantelé hier. "C’est une affaire d’une ampleur extraordinaire", lance André Duvillard, porte-parole de la police cantonale. Déjà six sites (deux à Noiraigue, un à Couvet et trois à Saint-Sulpice) de culture indoor ont été mis au jour dans le cadre de l’enquête, avec un total de 30 000 pieds de chanvre saisis.

Les unités de production étaient discrètement aménagées dans d’anciennes champignonnières, de vastes espaces industriels, des entrepôts ou encore dans les locaux d’un karting couvert. Les installations impressionnent par leur technicité et leur professionnalisme. "C’est presque dommage de démonter un si beau travail", avouait un gendarme. Gavés d’engrais puissants, baignés d’une intense lumière au sodium, les plants en hydroculture s’alignaient sur d’impressionnantes rangées de dizaines de tables, exhalant une odeur puissante. "J’en suis resté baba quand j’ai vu ça", confiait le juge d’instruction Nicolas Feuz. Des installations de séchage, de hachage et de conditionnement ont aussi été retrouvées, mais peu de stock de produit fini.

Les cultures ont immédiatement été coupées et détruites. Deux personnes ont été mises en garde à vue. Un horticulteur de la région ferait partie du lot. "On connaissait déjà leurs noms", se contentait de relever le procureur Pierre Cornu, rappelant encore que la culture intensive de cannabis par métier ou en bande est passible de 1 à 20 ans de réclusion. Trois autres comparses seraient en fuite.

"L’implantation de cultures industrielles indoor si importantes n’est pas seulement un problème de santé publique, mais pourrait aussi être liée au crime organisé", a remarqué encore le procureur. Car l’investissement en matériel est estimé entre un demi-million et un million de francs. Selon les enquêteurs, ces installations datent seulement de quelques mois. Les trafiquants n’ont donc guère pu écouler beaucoup de produit fini. Toutefois, le système était parfaitement opérationnel. Les différents sites comportaient des plants à divers stades de maturation et auraient permis une production en continu. "On estime le chiffre d’affaires potentiel des 30 000 plants saisis à 4 millions de francs. En extrapolant, on peut imaginer que l’affaire aurait rapporté 13 millions de francs annuels", avançait Nicolas Feuz. On ignore encore à quels marchés étaient destinés ces stupéfiants.

Pour le chef de la Sûreté, Olivier Guéniat, l’affaire est très sérieuse, d’autant que le stupéfiant saisi est d’une qualité très pure. "Il s’agit à ce stade d’un véritable produit psychotrope de défonce, et non pas du simple cannabis récréatif. Ce chanvre doit contenir entre 20 et 30% de tétrahydrocannabinol, la substance active. C’est énorme ! Le fumer serait plus toxique que de consommer l’héroïne qu’on trouve actuellement sur le marché. Si on tire sur un joint avec de l’herbe de cette qualité, on pourrait perdre connaissance !".

On connaît peu de cas aussi importants de cultures indoor découvertes en Suisse. Cette affaire s’apparente à une saisie opérée l’an dernier au Tessin, mais sur une moindre échelle. Quoique. Les enquêteurs ont confié qu’il était possible que de nouveaux sites soient découverts dans le Vallon dans les jours à venir...

Un policier qui a du flair

Ce coup de filet ne résulte pas d’une longue et patiente enquête, mais du nez affûté d’un policier du Vallon. Appelé lundi soir pour constater un cambriolage survenu dans une entreprise installée dans l’ancien site Dubied-de-Couvet, le limier a flairé l’odeur caractéristique du chanvre frais qui sortait d’une ventilation. Il a alors cherché d’où venaient les effluves et a découvert un premier site de production. Une vaste opération s’est mise en marche dès le lendemain, mettant en action une soixantaine de gendarmes qui ont démêlé l’écheveau.

"Pourtant, c’était un secret de Polichinelle. J’avais déjà entendu des rumeurs de ce genre depuis des mois", lance une habitante du Val-de-Travers. Il est vrai que, dans cette région qui abrite depuis des lustres une production artisanale et illégale d’absinthe, on sait garder un secret...

PATRICK DI LENARDO