Suite a un accident, je suis paralysé
Interview : un texte qui n’a pas pu paraître pour des « raisons éditorialistes » ?! :((

(Journaliste) Kelvin, tu fais pousser du cannabis sous lampes. Pourquoi ?
(Kelvin) En 2010, j’ai eu un accident de mobylette : j’ai été heurté par une camionnette. Je me suis réveillé à l’hôpital et je n’avais plus de sensations au niveau de mes jambes et une partie du dos et du thorax. Mon visage a été salement amoché et mon bras gauche présentait deux fractures. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite de la gravité de mon cas : les premiers jours, mon corps entier était une plaie.
(J) Ton état s’est-il amélioré ?
(K) Évidemment, les fracture, les plaies et hématomes ont tous finis par disparaître. Quand on me changeait les bandes et les pansements, j’étais horrifié par ce que je voyais. La douleur, c’est déjà quelque chose de difficile à vivre et à gérer. Mais de voir sa jambe entièrement marron-noire avec une cheville 5 fois plus grosse qu’à l’ordinaire et déformée, c’est affolant ! Et puis ces broches un peu de partout ...
(J) Psychologiquement, tu as tenu le coup ?
(K) Oui et non, j’en ai donné l’apparence mais personne ne savait ce qui se passait dans mon crâne. Je me sentais foutu ! C’est la première impression, une angoisse comme un puits sans fond. Bon, qu’est-ce qui me reste ? C’est la première pensée qui vous force à positiver. Mais le bilan n’est pas terrible. Mais il y a la famille. Vous savez qu’ils ne vont pas vous laisser tomber. Cela rassure un peu. C’est pour eux et grâce à eux que je n’ai pas sombré. Je plain ceux qui n’ont pas de famille.
(J) Et la morphine ?
(K) Elle est indispensable au début à cause des douleurs, mais la sensation qu’elle me laissait était insupportable. On devient un légume, on mélange tout dans la tête. Je ne veux plus parler de cela c’est une saloperie !
(J) Le cannabis alors ?
(K) Ben, comme j’en fumais déjà avant, dès que mon état l’a permis, je me suis direct remis direct à en fumer. Avant je fumais pour me sentir bien, c’est un anxiolytique, un « calmant quoi » ! C’est dans ce but que j’ai repris ma consommation. Mais je me suis vite rendu compte qu’il m’apportait d’autre avantages dans mon cas.
(J) Lesquels ?
(K) Sous l’effet, j’arrivais enfin parfois, à rire de mon état. C’est vous dire si ça balaye l’angoisse. Mais sérieux, c’est surtout pour son effet antalgique que je l’ai apprécié. Et puis, on se fait moins chier allongé dans un lit : sous cannabis, regarder un nuage, ses dégradés de gris, son extension dans l’espace environnant, c’est tout un spectacle que monsieur tout le monde ne regarde même plus !
(J) Cela calme les douleurs comme la morphine ?
(K) Absolument pas ! Je ne saurais vous l’expliquer, c’est du ressenti. Mais en gros, cela permet de gérer ses douleurs et surtout et enfin, penser à autre choses qu’elles ! Ceci dit, ça calme un peu l’intensité de la douleur, mais pas autant que la morphine. Mais surtout, on continue à vivre et à penser et ça, c’était le plus important pour moi !
(J) Tu t’es remis à fumer quand ?
(K) A la fin de mon hospitalisation. Dans la chambre c’est impossible. Au début, parce que j’étais une sorte d’hybride entre la momie et le jambon qu’on suspens au plafond. Mais aussi parce qu’il est interdit de fumer dans les chambres et le corps médical est très strict à ce sujet.
Ma première sortie fut la plus grande joie de mon existence. C’est mon frère qui m’a sorti en bas de l’immeuble de l’hôpital. Il m’a sorti carrément avec le lit. La chaleur du rayon de soleil, le chant des oiseaux, la pureté et la fraicheur de l’air que l’on respire. Et ce merle qui grattait la terre entre des fleurs ... à trois mètres de moi. J’ai pleuré de joie et j’ai compris que c’était une question de temps, que j’allais m’en sortir et que la vie allait continuer. J’oubliais, j’en ai profité pour fumer un énorme joint d’herbe qu’un pote avait donné à mon frère pour que je puisse fêter ma première sortie. Woohhha ! Que ça m’a fait du bien ! De la White Widow, plus de trois heures de bien être !
Dès que j’ai commencé à être plus autonome, je sortais régulièrement fumer mon splif puis je retournais à mon enfer le sourire en coin. Pareil pour la réduc : sans canna, je refusais de la faire. Un petit chantage qui a bien fonctionné.
(J) Ton toubib était au courant ?
(K) Bien sûr, tout le service l’était mais officiellement, ils ne veulent rien savoir. De l’hypocrisie à l’état pure et je les comprends. Les mauvais jours, on fumait dans le hall des escaliers techniques. Quand quelqu’un de l’hôpital passait, il tournait la tête et se disait « enrhumé » ! Ceux qui étaient pour nous souriaient. Ceux qui était contre ce n’était pas difficile de la remarquer : ils faisaient la « gueule ». Mais ils n’étaient pas nombreux.
(J) « On fumait » ? Vous étiez plusieurs ?
(K) C’est ça qui est dingue, autour de moi, j’ai l’impression que la moitié des gens fument ou le tolère pour une raison ou une autre. Et la répression continue comme si cela était un phénomène marginal, qui ne concernerait qu’une minorité. C’est pour cela qu’il y a beaucoup d’hypocrisie.
Bref, certain jours on était une vingtaine à s’échanger nos joints : tiens, goutte ce shit, de l’Olive ou tient goutte cette beue, de la Jack Herer ....
(J) Du trafic ?
(K) Et bien non ! Enfin, si en acheter c’est en trafiquer, oui alors ! Mais c’est encore hypocrite tout cela !
(J) Tu achetais ton herbe ?
(K) OUI ! Comment faire autrement. Ce n’est pas le pharmacien du coin qui va t’en vendre ! Avec les copains, j’avais accès à des bons plans : bons produits pas trop cher. Vous savez, quand vous êtes dans mon état, les gens sont indulgents. On ne m’a jamais proposé de la weed à 10 euros le gramme : je la payais entre 4 et 6 euros le gramme.
(J) Et tu fume combien de grammes ?
(K) Cela dépend de ce que je dispose : quand j’en ai peu je me rationne. On va dire 1 gramme par jour ou moins. Mais quand j’en ai, je me lâche. J’en fume chaque fois que j’en ai envie. Trois à cinq grammes par jour au minimum. Mais vous savez, on fume rarement seul : j’ai horreur de fumer seul. Donc on « dépense » plus de beue qu’on en fume soi-même.
(J) Tu l’achète toujours ?
(K) Ben non : je n’avais plus les moyens. Au début mon père et mon frère m’aidaient financièrement, mais eux- aussi ont vu les limites de ce système. Et c’est le pote qui m’avait offert le joint de White Widow qui m’a trouvé la solution. : une lampe 400w, des pots, des boutures qu’il m’a offert ... Cela me coûte peut-être 35-40 euros par mois entre le terreau, l’électricité, et quelques nutriments pour plantes.
(J) Tu produis combien pour 40 euros par mois ?
(K) De quoi fumer tous les jours, autant que j’en ai envie. Avant, je récoltais en gros tous les 3 mois environ 280g soit près de 100 grammes par moi. C’est le minimum. Mais ce n’est pas simple, j’ai un second placard pour les plantes mères en 250w. Cela me coute un peu plus cher aujourd’hui : allez, 50 euros par mois, mais c’est le prix à payer pour être autonome. Par contre, c’est une passion. On s’occupe de ses plantes comme on le ferait d’un animal de compagnie. C’est très intéressant, cette culture m’a appris plein de choses. Je me suis hyper documenté, moi qui avant ne lisais pas un livre. Ce qui me passionne, c’est de développer une nouvelle variété, la comparer à celle que j’ai déjà : sa vitesse de croissance, la forme de fleurs, son odeur ...
Il n’y a que des avantages. 50 euros par mois, je peux les lâcher, cela ne me prive pas. Mais cette culture est aussi une motivation pour se lever le matin. Il n’y a pas un jour où je n’ouvre pas mon placard voir si « tout va bien ».
(J) Il y a des problèmes parfois ?
(K) Ben quand on oublie d’arroser oui, et puis j’ai eu une fois des saloperies, des araignées rouges les spidermites. J’ai vu mes plantes mourir de jour en jour, toutes jaunes, sans comprendre ce qui se passait puisque ces bestioles sont microscopique. C’est un pote qui m’a trouvé l’embrouille. Je suis resté trois mois avant de pouvoir récolter à nouveau. J’ai compris la différence, il a fallu que je rachète de la weed au marché noir pendant ce temps.
(J) Mais ton état c’est amélioré, tu n’as plus de douleur ? Pourquoi tu continues à fumer ?
(K) Plus de douleur ? Tu te fous de ma gueule ? Il y a tout un tas de chose qu’un paralysé ressent : les crampes. Quand vous en avez, vous vous levez et marchez, la crampe fini par passer. Pas pour moi. Une crampe peut durer trois jours ? Vous pouvez imaginer cela ? Fumer m’aide à prévenir l’apparition de crampe et réduit leur durée. Et puis il y ce qu’on appelle les « fourmis ». Sauf que les fourmis que vous avez de temps à autre sont gênantes mais pas spécialement douloureuses. Le miennes si, cela pique et démange mais de façon assez intense ! J’ai toujours d’énorme douleurs dans le dos, au quotidien et la position assise ne siège n’arrange pas ce problème. Et puis il y a les escarres et l’aiguille à tricoter.
(J) La quoi ?
(K) L’aiguille à tricoter, c’est ainsi que je l’appelle. C’est comme si, d’un coup, quelqu’un piquait une poupée à mon effigie et que cela m’affecte : la douleur apparaît au niveau de la cheville, des genoux souvent, mais aussi parfois dans la cuisse et dans le bras. C’est comme si on me transperçait le membre avec une aiguille à tricoter ! C’est assez soudain et repart assez vite ! Mais pas toujours ! Écoute, j’ai d’autres problèmes encore, de l’arthrose, ... et surtout ceux du quotidien. Quelqu’un de valide ne peut pas s’imaginer ce truc. Mais moi, j’te cause, ce n’est pas pour faire pitié, on stoppe là mes malheurs.
(J) Pas de problèmes avec les keufs ?
(K) Ce ne sont pas les keufs qui me préoccupent. Bien sûr je fais gaffe mais dans mon cas, je ne pense pas voir de gros problèmes. C’est surtout pour éviter des problèmes à ma famille que je me fais discret. Ce qui me préoccupe, c’est ce qui est arrivé à XX mon pote. Trois fils de putes l’ont agressé chez lui, un flingue sous le nez, pour lui voler ses plantes et sa weed séchée. Ils l’ont même fait tomber de sa chaise et l’ont frappé. Dans la zone où j’habite, une bande de racaille a fait de l’extorsion de planteurs, leur spécialité. Du coup, quand on est repéré, ils vous harcèlent, vous testent pour voir si vous êtes seuls, si vous êtes faible ! Ils vous menacent, vous intimident et vous surveillent ... ; ils sont toute une bande de désœuvrés et apparemment, ils n’ont que cela à faire ! On ne peut plus sortir de chez soi sans prendre le risque d’être cambriolé. On vie cette répression stupide comme une injustice. Mon pote braqué n’a pas pu aller porter plainte !
Dans ce cas-là il faut mieux avorter sa culture et tout stopper. Puis déménager.
(J) ... c’est terrible ce que tu me dis là !
(K) Et bien ton boulot à toi va être de la faire savoir. Entre flics et voyous, nous vivons la peur au quotidien. Il serait peut-être temps que la question du cannabis fasse l’objet d’un débat public
(J) Tu te sens accroc ?
(K) Cette question est une insulte ! Mais pour que j’arrête, il faudra me tuer ou m’enfermer !
(J) Et le Sativex ? Plus besoin de faire pousser !
(K) Ben, d’abord, on ne m’en a pas proposé. Ensuite, je ne suis pas chaud : c’est chimique et cela rapporte à l’l’Etat et aux industries pharmaceutiques. Même remboursé, cela me coutera certainement plus cher que ma culture, le plaisir de la faire en moins. Et cela semble un prétexte pour maintenir l’interdit de l’autoproduction. J’en veux même pas de leur merde, sauf si un jour, je suis de nouveau hospitalisé !
(J) Merci Kelvin, je pense en avoir assez pour publier un papier qui touche les consciences ! Salut !