Suisse : une politique des drogues inefficace

A la suite de la Street Parade de Zurich, le chef de la police de la ville a observé une augmentation de la consommation d’alcool et de stupéfiants. Même chose pour les fêtes de Genève et les dernières études confirment cette tendance à la polyconsommation. La vieille Lstup et les dispositifs actuels de prévention et de réduction des risques ne protègent pas assez la santé publique, l’intérêt collectif et la jeunesse. La fermeture des magasins de chanvre ne fait pas baisser la consommation de cannabis mais elle pousse des centaines de milliers de Suisses dans les bras des organisations mafieuses. Les dealers proposent souvent toutes sortes de substances, la répression n’y changera rien. Il faut adopter rapidement une approche globale et pragmatique de la consommation de produits psychotropes légaux ou non, fondée sur les recommandations de la Commission fédérale sur les drogues.

On ne peut plus nier la relation directe entre le retour au marché noir des usagers récréatifs de chanvre et l’augmentation de la consommation d’alcool, de médicaments détournés ou de drogues synthétiques. A défaut de cannabis, beaucoup se tournent vers d’autres ivresses sans forcément connaitre et réduire les risques liées à ces nouveaux usages. La crainte des tests de dépistage pousse certains à consommer des produits moins détectables comme le LSD, de nouvelles substances apparaissent sur le marché comme le Methylone, le DOB, le TMA2...

Et voilà que la presse nous annonce le retour de l’héroïne à prix bradé. "Les dealers vont de nouveau mettre la pression avec l’héroïne" a déclaré Markus Jann, responsable de la section stupéfiants de l’Office fédéral de la santé publique, dans le SonntagZeitung. Pour Le Matin du 22/09/05, l’héroïne de rue, souvent coupée avec des produits toxiques, est à son prix le plus bas, 50 fr. le gramme. Félix Gutzwiller, Conseiller national radical et médecin à l’Université de Zurich y déclare : "La banalisation de la cocaïne et l’augmentation de sa consommation ont entraîné un manque de crainte des consommateurs potentiels vis-à-vis des drogues dures." A force d’exagérer les effets du joint, on peut aussi supposer que des consommateurs déçus de ne pas voir d’éléphants roses se tournent vers des substances plus fortes. Comme ils savent que les media et souvent les campagnes de prévention exagèrent les méfaits du cannabis, ils pensent qu’il en est de même pour les autres substances et se lancent dans une découverte sans retenue, ni information objective.

50 fr. le gramme, c’est le même prix qu’une pochette de cannabis dans la rue. Avec la mode de fumer l’héro sur de l’aluminium qui fait disparaître la peur de la seringue, on peut craindre une explosion de la consommation, surtout en cas de difficulté d’approvisionnement en chanvre de qualité. Après des années de tolérance, les plus jeunes fumeurs de joints n’ont souvent aucune expérience des dealers, ils sont plus vulnérables à une offre diversifiée. Les magasins du chanvre avaient permis à de nombreux polyconsommateurs de couper les ponts avec le marché noir et de limiter ainsi la tentation pour d’autres substances. Des héroïnomanes, des alcooliques ou de gros consommateurs de tabac, de coke ou de benzodiazépines avaient substitué leurs abus par une consommation maîtrisée d’un chanvre facile à trouver. De nombreux patients bénéficiaient de ses vertus thérapeutiques. La désorganisation du marché du cannabis les pousse à nouveau vers des substances plus problématiques. Contrairement aux affirmations des chiens de garde de la prohibition, les magasins du chanvre protégeaient plus efficacement la population que la police et les dealers de rue qui oeuvrent aujourd’hui. Il faut vite retrouver un mode acceptable et efficace de production, de distribution et de consommation.

La valse des hésitations et des revirements politiques ont décrédibilisé les messages de prévention. La répression et l’illégalité marginalisent les usagers. Elles les empêchent souvent de bénéficier d’assistance et d’information, les confrontent à la délinquance et renforcent leur méfiance envers les autorités. Pourtant, l’immense majorité aspire à être de bons citoyens, la prohibition les transforme en criminels et les expose aux produits frelatés. Après d’indéniables progrès en matière de prévention, de réduction des overdoses et des contaminations par le HIV, de limitation de la délinquance associée et d’intégration sociale des consommateurs, le récent virage répressif nous ramène aux heures sombres du Letten. Une autre politique est possible et souhaitable. Il convient de rétablir les usagers dans leur pleine citoyenneté pour espérer leur faire entendre les messages de modération, leur faire adopter les usages les moins problématiques, les pousser à demander de l’assistance en cas d’abus.

La dépénalisation de la consommation de drogues et la régulation d’un marché séparé du cannabis permettent aux Pays-Bas d’obtenir des résultats sensiblement meilleurs que la Suisse, tant en matière de consommation que de prévention ou de soins. Les Hollandais sont très attachés à cette politique. Les sondages à la sortie des urnes indiquent que le non à la constitution européenne était souvent motivé par la peur de voir l’Europe imposer la fermeture des coffeeshops et des smartshops. Depuis la dépénalisation, le Portugal enregistre une forte hausse des consultations médicales spécialisées et une diminution de l’usage d’héroïne, on y consomme deux fois moins de cannabis qu’en Suisse. Cette mesure, d’abord très critiquée par la droite lusitanienne, est aujourd’hui maintenue quelque soit le parti au pouvoir. Par contre, la France de la tolérance zéro est dans le peloton de tête des plus gros consommateurs, du plus grand nombre d’incarcérations, du plus d’économie parallèle et de violences urbaines. Les USA font encore plus fort. Pourquoi vouloir se rapprocher de la politique du pire et refuser les expériences qui font leurs preuves ?