(Série) Cannabis en liberté 6/6 : "Aux Pays-Bas, le haschich « tombe du ciel »" par Yves Eudes (Le Monde)

Yves Eudes est l’auteur d’une série de 6 articles, nommée "Cannabis en liberté" et publiée par le Monde. Nous vous en avions produit les quatre premiers, les deux derniers furent longtemps "payants" et réservés aux abonnés du média. Mais ceux-ci sont désormais entièrement disponibles en gratuit. Voici le sixième et dernier volet de la série.


Récapitulatuf des articles de la série précédement publiés :

(Série) Cannabis en liberté 1/6 : "Seattle récolte les fruits de la marijuana" par Yves Eudes (Le Monde)

(Série) Cannabis en liberté 2/6 : "A Washington, le joint de la discorde" par Yves Eudes (Le Monde)

(Série) Cannabis en liberté 3/6 :"En Jamaïque, une « loi ganja » pour changer la vie " par Yves Eudes (Le Monde)

(Série) Cannabis en liberté 4/6 : "En Uruguay, la marijuana d’Etat" par Yves Eudes (Le Monde)

(Série) Cannabis en liberté 5/6 : "A Barcelone, le joint pour tous" par Yves Eudes (Le Monde)

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Texte : Yves Eudes, photos : Steven Wassenaar pour "Le Monde"

Article publié le 22.08.2015 à 08h00 • Mis à jour le 22.08.2015 à 14h57

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Aux Pays-Bas, le haschich « tombe du ciel »

Stadskanaal, nord des Pays-Bas. Extérieur de la coffee shop Wiz-art, qui vend de la marijuana et du hashish à toute personne de plus de 18 ans.

Amsterdam autorise la vente et la consommation de marijuana, mais punit sa culture. L’arrivée au pouvoir de gouvernements conservateurs a entraîné une plus grande répression.

Une grande maison en briques sur le quai de Stadskanaal, une bourgade du nord des Pays-Bas qui s’étire le long d’un canal rectiligne. Elle abrite le Wiz-Art, le coffee shop de la ville, où l’on peut acheter et fumer du cannabis en toute tranquillité. Il est ouvert sept jours sur sept, et les affaires marchent : en ce jour pluvieux, les premiers clients font la queue devant la porte dès avant l’ouverture à 14 heures, et la salle ne désemplira plus jusqu’à la fermeture, vers minuit.

Le gérant, René Slikker, 62 ans, ancien menuisier-charpentier qui a conservé ses allures d’artisan, affirme qu’il accueille chaque jour près de 300 personnes : « Des jeunes et des vieux, bourgeois, ouvriers. La plupart achètent leur cannabis et vont le fumer ailleurs, mais ceux qui ont le temps préfèrent consommer sur place. » Le Wiz-Art est un lieu agréable : trois salles spacieuses aux couleurs vives, un bar servant du café et des jus de fruit, un flipper… Dans la pièce du fond, une bande de garçons et de filles fait une partie de jeu vidéo sur un grand écran, en riant aux éclats. En apparence, tout va bien : « Le Wiz-Art emploie treize personnes, dont certains travaillent depuis l’ouverture en 1995. Mes rapports avec les élus locaux et la police sont excellents, j’ai une réunion de travail avec eux tous les trois mois. »

Stadskanaal, Pays-Bas. Deux habitantes du quartier venues acheter du cannabis, attendent l’ouverture de la coffee shop.

Pourtant, en coulisses, la situation du Wiz-Art est complexe, illogique et précaire. Aux Pays-Bas, la vente et la consommation du cannabis sont dépénalisées, mais la culture reste punie par la loi. Les cultivateurs doivent rester clandestins : « Officiellement, résume René Slikker, le cannabis que je vends tombe du ciel, et il entre tout seul par la porte de derrière. » Pour le stockage, les coffee shops sont soumis à la même tolérance que les citoyens privés : ils peuvent posséder au maximum 500 grammes de réserve – ce qui les oblige à se réapprovisionner plusieurs fois par jour. « Ce système a fonctionné pendant des décennies, explique René Slikker, car les autorités avaient choisi de ne rien voir. Mais ces dernières années, l’ambiance a changé.  » Avec la montée de l’extrême droite et l’arrivée au pouvoir de gouvernements conservateurs, les procureurs de certaines régions se sont mis à sévir. Ils s’attaquent aux coffee shops soupçonnés de détenir des stocks trop importants, et surtout aux cultivateurs : chaque année, quelque 5 000 plantations sont détruites.

« Gangs organisés »

Selon René Slikker, le résultat est paradoxal : « Les cultivateurs amateurs, un peu hippies, et les retraités, qui faisaient pousser quelques pieds dans leur jardin pour arrondir leurs fins de mois, sont en voie de disparition, ils ne supportent plus ce harcèlement. Ils ont été remplacés par des gangs, mieux organisés, qui font de la culture intensive dans des hangars… Ces voyous ne se soucient pas de la qualité, ils ne font pas partie de notre monde, ils ne fument même pas de cannabis. »

Photo Stadskanaal, Pays-Bas. À l’intérieur de la coffee shop, les clients de tous âges fument du cannabis, boivent du café, discutent.

Ces temps-ci, le Wiz-Art propose cinq variétés de « nederwiet  » la célèbre marijuana « made in Netherlands », très puissante, et aussi du haschich, probablement importé en fraude : « Je ne veux pas savoir d’où vient la marchandise. Je traite avec des intermédiaires locaux, que je connais bien, qui font ça en plus de leur vrai métier. Ils savent ce que je veux, et quand ils en trouvent, ils me contactent. » René Slikker possède aussi une réserve clandestine : « Le lieu est secret. Récemment, j’ai trouvé un tracker GPS collé sous ma voiture. Je suis sûr qu’il a été posé par des voyous qui voulaient me voler. »

Ce n’est pas tout. La situation du Wiz-Art est encore plus compliquée que celle des autres coffee shops, car René Slikker est entré en résistance ouverte contre ce système bancal. Il connaît la provenance d’une partie de sa marijuana, car il participe à sa culture. Il travaille avec un couple d’agriculteurs, John et Inès Meyer, qui possèdent une ferme à Bierum, à 50 kilomètres de Stadskanaal, et qui cultivent du cannabis à grande échelle : « Un produit bio, affirme M. Slikker, naturel, sans produit toxique. »

Dès 2009, John Meyer avait tenté de sortir de la clandestinité :« Il a envoyé des lettres à la mairie et au fisc, explique René Slikker, pour les informer qu’il cultivait du cannabis pour des coffee shops, et qu’il voulait être déclaré et contrôlé, comme n’importe quel agriculteur. Il a aussi envoyé une déclaration de revenus, avec sa comptabilité et ses factures.  » Le bureau du procureur réagit brutalement : en cinq ans, la ferme sera perquisitionnée huit fois, les récoltes détruites, les biens du couple saisis. Mais ils ne renoncent pas : « A chaque fois, se souvient-il, nous avons tout remis en ordre, replanté du cannabis, et John Meyer a envoyé une nouvelle déclaration de revenus. » De son côté, René Slikker est perquisitionné quatre fois, à son domicile : « Ils m’accusaient de faire pousser du cannabis chez moi, ou de le stocker dans mes armoires. Mais je ne travaille pas de cette façon, ils n’ont jamais rien trouvé. »

Système en circuit fermé

Après cinq ans de ce régime, les Meyer sont enfin inculpés. Surprise : lors du procès, qui a lieu en avril 2014, un panel de juges déclare que les accusés sont coupables, mais qu’ils seront dispensés de peine, car ils livrent leur cannabis uniquement à des coffee shops agréées par les municipalités.

Le procureur fait aussitôt appel. Le nouveau procès devrait avoir lieu le 26 août. L’avocat du couple, Sidney Smeets, remarque que, récemment, une dizaine de verdicts similaires – culpabilité sans pénalités – ont été rendus par des tribunaux de différentes provinces : « Les juges ont compris que cette situation absurde ne pouvait plus durer. Ils sont en train de créer une nouvelle jurisprudence, qui pourrait dépénaliser la culture destinée aux coffee shops. » Les Meyer sont partis en Suède, pour trouver un peu de tranquillité, mais René Slikker affirme qu’ils reviendront : « Si le jugement nous est favorable, dès le lendemain, nous replanterons du cannabis à Bierum. »

Stadskanaal, coffee shop Wiz Art. deux jeunes femmes jouent à un jeu vidéo sur grand écran avec des consoles sans fil.

Parallèlement au travail de sape des juges, des responsables politiques favorables à la légalisation ont lancé une nouvelle offensive. Le parti centriste libéral D66 va déposer devant le Parlement un projet de loi en ce sens, avec le soutien des sociaux-démocrates, des travaillistes et des Verts. La loi ne sera sans doute pas votée, car la droite possède une majorité d’une voix, mais D66 veut relancer le débat dans la perspective des législatives de 2017. Au niveau local, la majorité des conseils municipaux semblent favorables à une légalisation, complète ou partielle. Paul Depla, maire travailliste de Breda, a lancé une pétition en faveur d’une dépénalisation élargie. Elle a déjà été signée par 85 maires, dont ceux des plus grandes villes du pays. Paul Depla imagine un système très simple, en circuit fermé : « Chaque cultivateur travaillerait sous le contrôle de l’administration, et devrait livrer directement son cannabis à des coffee shops désignés. » A long terme, il est partisan de la légalisation complète – « comme la bière ». D’autres maires signataires envisagent de créer des clubs citoyens de culture collective, ou même des plantations municipales.

Cela dit, pendant ce temps, les procureurs continuent leur travail, et réussissent encore à faire condamner des cultivateurs. C’est le cas de Doede De Jong, 65 ans, qui vit avec son épouse dans une grande ferme restaurée à Appelscha, un village agricole de la Frise. Jardinier professionnel, Doede de Jong a travaillé toute sa vie dans les espaces verts des villes alentour. Pendant son temps libre, il s’occupe de son jardin personnel, où il cultive des arbres fruitiers, des légumes, des fleurs et du cannabis : « Au début, je plantais de la marijuana juste pour la fumer avec mes amis. Ensuite, je l’ai fait professionnellement, pour deux coffee shops de Leeuwarden. »

Appelscha, nord des Pays-Bas. Doede de Jong vit dans cette ferme isolée avec sa famille depuis près de 40 ans. C’est là qu’il faisait pousser du cannabis à grande échelle pour des coffee shops de la région. S’il perd son procès en appel pour culture illégale, la ferme sera sans doute saisie.

Pendant des décennies, tout se déroule bien : « Tout le monde savait ce que je faisais – les voisins, la mairie, la police. J’écrivais des articles sur le cannabis dans le journal local. »Mais en 2008, les procureurs de la région changent de politique : « La police est venue faire un raid. J’avais 400 pieds de cannabis, et 8 kilos de fleurs à fumer.  » Doede De Jong passe en procès et reçoit une peine légère. Mais au lieu de faire profil bas, il décide de se battre. Il fait appel, écrit des articles sur son affaire dans les journaux et sur Internet, participe à un documentaire pour la télévision… Et, surtout, il continue à cultiver du cannabis. La police fait alors une nouvelle perquisition : « Ils ont trouvé 4 kilos de marijuana, mais ils ont aussi pesé les tiges et les feuilles, et sont arrivés à 30 kilos. Ensuite, ils ont fait une extrapolation et sont arrivés au chiffre délirant de 200 kilos de production potentielle. Comme ça semblait exagéré, ils ont retenu le chiffre arbitraire de 100 kilos. »

« Je me battrai jusqu’au bout »

En avril 2014, après des années de procédure et une nouvelle arrestation, Doede De Jong est enfin jugé : « J’ai eu moins de chance que John et Inès Meyer, je suis tombé sur le mauvais juge. En se fondant sur les 100 kilos fictifs, il a décidé que je devais payer une amende de 233 000 euros. Comme je n’ai pas cet argent, ma ferme a été mise sous saisie conservatoire. » Mais Doede De Jong ne baisse pas les bras. Il fait de nouveau appel, et va jusqu’à porter plainte contre la police, qui lors d’une garde à vue, avait prélevé son ADN contre sa volonté : « Un juge m’a donné raison, il a ordonné à la police de détruire le prélèvement. »

Appelscha , nord des Pays-Bas. Malgré le procès et les menaces de la justice, Doede de Jong continue à cultiver les cinq pieds de cannabis auquel il a droit pour son usage personnel, comme tous les citoyens des Pays-Bas.

A la cour d’appel de Leeuwarden, les procureurs avaient souhaité fusionner les affaires Meyer et De Jong, mais les avocats ont protesté. Le procès de John et Inès aura bien lieu le 26 août, celui de Doede De Jong a été ajourné : « C’est usant, mais je me battrai jusqu’au bout. La répression anticannabis a fait ressurgir dans ce pays une culture de la peur et de la méfiance. Il faut que cela cesse. » Grâce à l’aide d’un informaticien bénévole, il a ouvert un site Internet et lancé un appel aux dons, pour l’aider à payer son amende. Fin juillet, il avait récolté près de 10 000 euros : « Si tous les fumeurs de cannabis du pays me donnaient 1 euro, je serais vite tiré d’affaire. »

Aujourd’hui, la grande serre en plastique qui abritait le cannabis de Doede De Jong est à l’abandon. Mais pas tout à fait : dans un coin, il continue à cultiver les cinq pieds auxquels il a droit pour sa consommation personnelle. Il s’est même permis une nouvelle provocation : « Je suis allé au palais de justice pour demander si la tolérance était de cinq pieds par foyer, ou si c’était cinq pieds par personne – avec mon épouse, ça ferait dix pieds. Ils n’ont pas su me répondre. »

Expérience locale

A Utrecht, 320 000 habitants, 17 coffee shops, le conseiller municipal Victor Everhardt, militant du parti libéral D66, favorable à la légalisation du cannabis, tente de lancer une expérience locale. Grâce à son entremise, la mairie a aidé des groupes de citoyens à créer des « clubs cannabis » : « Ce sont de simples associations à but non lucratif. La justice accorde à chaque citoyen une tolérance : la possibilité de faire pousser cinq pieds de cannabis pour sa consommation personnelle. Si 100 citoyens créent un club privé, ils devraient pouvoir cultiver ensemble 500 pieds, et se répartir la récolte. La municipalité contrôlerait la qualité et la quantité. » A ce jour, deux clubs privés d’une dizaine de membres ont été créés à Utrecht, mais ils ne fonctionnent pas encore, car nul ne sait comment la justice réagira. Victor Everhardt a pris rendez-vous avec la procureure d’Utrecht, pour lui présenter le projet : « Si elle est d’accord pour nous laisser tenter l’expérience, nous allons nous lancer aussitôt. Sinon, j’irai voir les juges de la ville, pour leur demander ce qu’ils en pensent.  »

De son côté, le président de l’un des clubs, Jan Van Piekeren, musicien, poète et employé à temps partiel d’une coffee shop dans une ville voisine, attend le feu vert avec impatience : « J’ai une longue liste d’attente de candidats, les gens s’inscrivent sur Facebook. » Son club n’a pas encore de local, mais ça ne devrait pas poser de problème : « La municipalité vient de faire construire une nouvelle mairie, pour regrouper tous ses services. Du coup, elle a abandonné plusieurs bâtiments à travers la ville. Il suffira qu’elle nous en prête un. J’ai déjà mon idée. » La culture et la consommation auraient lieu dans les mêmes locaux, ce qui supprimerait les problèmes de livraison.