Paris accueille avec une satisfaction prudente le plan antidrogue de l’Union européenne

2000/06/27 - Le Monde

Priorité est donnée à la prévention de la demande et à la réduction des risques.
Six "cibles stratégiques" ont été assignées aux Quinze Etats membres de l’Union européenne par le « plan d’action antidrogue »adopté le 20 juin au sommet européen de Feira (Portugal). La France, qui présidera l’Union européenne en juillet, va devoir lever les difficultés d’application de cette stratégie qui, pour la première fois, préconise des objectifs concrets et mesurables à l’horizon 2004.

ALORS QUE le lundi 26 juin a été décrété "journée internationale contre les drogues" par l’ONU, la France est appelée à passer du voeu pieux à l’action. Paris s’apprête, en effet, à mettre en oeuvre le "plan d’action antidrogue" de l’Union européenne pour la période 2000-2004. Adopté le 20 juin par le Conseil européen, ce plan recommande aux Etats membres de "redoubler leurs efforts pour fournir des informations fiables et comparables sur les indicateurs épidémiologiques-clés afin de mieux évaluer l’incidence des questions liées à la drogue", en coordination avec l’Observatoire européen des drogues et toxicomanies (OEDT), l’agence communautaire située à Lisbonne. Pour la première fois, les Quinze sont ainsi incités à réaliser des objectifs mesurables, qui sont assignés par six "cibles stratégiques".

Il revient à la France de mettre ce plan d’action en oeuvre dès le 1er juillet. A l’OEDT, cette stratégie est perçue comme un "progrès majeur", qui autorise "une approche intégrée, responsable et mesurable du phénomène global des drogues".
A la tête de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et toxicomanies (la Mildt dépend de Matignon), Nicole Maestracci se félicite aussi de "l’identité européenne relativement forte" exprimée par le plan d’action. "L’accent est clairement mis sur la réduction de la demande de drogues, licites et illicites, ainsi que sur la réduction des risques de santé publique pour les usagers", dit-elle, en relevant une "approche plus équilibrée que dans le passé en matière de répression des trafics".

Mais l’exercice ne sera pas des plus aisés. L’analyse de Mme Maestracci est en effet davantage nuancée au sujet de la mesure des six "cibles" retenues par les autorités européennes à l’horizon 2004. Le chiffrage s’annonce "plus difficile à imaginer pour les indicateurs intéressant l’offre, que pour ceux concernant la demande de drogues", commente-t-elle.

Le point numéro 1 - "Réduire significativement la prévalence de l’usage de drogues, et l’apparition de nouveaux usagers, chez les moins de dix-huit ans" - méritera d’être réfléchi avec l’OEDT, selon Mme Maestracci. Les difficultés liées aux méthodes d’enquêtes épidémiologiques devront être surmontées à l’échelle de l’Union, ajoute-t-elle, en particulier pour "distinguer la consommation occasionnelle, d’une part, et la consommation chronique et nocive, d’autre part".

La construction des indicateurs relatifs à la deuxième "cible" - "Réduire l’incidence des dommages sanitaires liés à la drogue (HIV, hépatites, tuberculose) et le nombre des décès liés à la drogue" - est déjà bien avancée à l’OEDT, observe Mme Maestracci. Mais des obstacles demeurent, la définition des décès liés aux drogues n’étant pas la même au sein de l’Union. Le troisième objectif - "Augmenter significativement le nombre des traitements réussis chez les usagers chroniques" - pose des "problèmes méthodologiques très importants", signale-t-elle. Les chiffres de toxicomane accédant aux systèmes de soins sont connus, mais évaluer l’efficacité des traitements est plus ardu. Les indicateurs devront concerner "les héroïnomanes injecteurs", mais aussi les usagers polyconsommateurs, qui forment des populations moins repérables, précise la présidente de la Mildt.

POINT "INCANTATOIRE"
Qualifiant d’"incantatoire" le point 4 - "Réduire significativement la disponibilité de drogues illicites", Mme Maestracci pense qu’il s’agit, "par définition, de l’objectif le plus difficile à appréhender". "Réduire substantiellement le nombre de crimes liés aux drogues" (point 5) sera un but "possible à approcher", estime-t-elle.

Alors que plusieurs ministres de l’intérieur français ont prétendu que la moitié des faits de petite délinquance seraient liés à la toxicomanie, leurs propos ne s’appuyaient sur "aucune donnée scientifique validée", ajoute-t-elle. Des études mieux fondées ont été menées, en Angleterre notamment, et des monographies sont désormais entreprises en France pour saisir, par exemple, l’incidence de programmes de substitution à l’héroïne sur la délinquance dans une zone urbaine donnée.

Quant au dernier objectif - "Réduire substantiellement le blanchiment d’argent et le trafic illicite de précurseurs", il s’avère "extrêmement difficile" à atteindre, selon Mme Maestracci : "En France, il y a ainsi très peu de déclarations de soupçons émanant d’industriels qui font état de tractations douteuses de produits précurseurs utilisés dans la fabrication de drogues".

Restera enfin à dépasser les réticences qui s’expriment au sein des Quinze, surtout du côté des pays scandinaves, peu enclins à une évaluation de leurs politiques internes par les autorités européennes. L’enjeu est d’importance, puisque la stratégie des « cibles » permettra d’évaluer les effets des dispositifs nationaux adoptés par les Etats membres.