"Marseille : des chirurgiens de guerre dans les quartiers Nord" par la Provence
Par Sophie Manelli, publié le lundi 21/03/2016 à 14H23
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Marseille : des chirurgiens de guerre dans les quartiers Nord
Spécialistes des blessures par balles, le Pr Philippe Sockeel et le Dr Yvain Goudard opèrent régulièrement dans les zones de guerre à l’étranger. Photo Valérie Vrel
Il y a quelques semaines, cinq blessés par balles ont été déposés à 1 heure du matin devant l’hôpital Laveran. L’une de ces victimes avait six impacts dans le corps. De la routine, ou presque pour le Dr Yvain Goudard. Des blessures par balles, des corps rafalés à la kalachnikov, il en a vu d’autres, ce jeune chirurgien. Yvain Goudard revient d’une mission au Niger, où il était affecté sur une base aérienne française de 350 militaires. "J’ai aussi pris en charge pas mal de blessés de Libye", explique-t-il. Son chef de service , le Pr Philippe Sockeel, a manié le bistouri sur tous les théâtres d’opérations de l’armée française ces 20 dernières années : Sarajevo, le Tchad, la Côte d’Ivoire, l’Afghanistan, le Mali, "la Centre-Afrique aussi, où je suis resté 8 mois en poste isolé avec un infirmier. J’y ai fait ma première césarienne sur une Pygmée", sourit ce chirurgien du service de santé des Armées. Dans son CV, figure aussi ses années au GIGN , "un poste plutôt cool"...
Bref, autant dire que dans leur malheur, de très nombreuses victimes des règlements de comptes à Marseille ont la chance inouïe d’être opérés par les meilleurs : ces chirurgiens de l’hôpital militaire Laveran spécialisés dans les "traumatismes pénétrants" , une particularité de la médecine de guerre qu’ils pratiquent régulièrement, lorsqu’ils sont appelés sur des opérations extérieures, parfois 24h à peine avant le départ, pour des missions d’environ 3 mois.
Du Niger au Mali en passant par Laveran
Ils sont cinq dans le service, dont une femme, qui exercent en alternance dans les blocs de Laveran et sur les champs de bataille. À Marseille, c’est une forme de guerre, celle des territoires de la drogue qu’ils affrontent quasiment au quotidien. Situé dans le 13e arrondissement, au coeur des quartiers Nord où se produisent la plupart des fusillades, Laveran accueille régulièrement ces blessés par balles ou par arme blanche : "En 2014, nous en avons reçu 48", comptabilise le médecin-général Michel Guisset. Age moyen : 25 ans. Les uns sont transportés aux urgences par le Samu ou les marins-pompiers. Mais d’autres sont "déposés" devant l’établissement par des amis qui n’attendent pas toujours l’arrivée de l’équipe médicale.
Au fil des blessures, les médecins suivent malgré eux les rebondissements de ces conflits sans fin : "Parfois, on a un blessé, et une semaine après un autre de la bande rivale", observe Philippe Sockeel. Dans le service, la présence de la police est habituelle et les mesures de sécurité renforcées d’un hôpital militaire préviennent le risque d’intrusion de bandes rivales, qui viendraient "achever le travail"au chevet du blessé...
Les experts en "traumatismes pénétrants" ont tous suivi une formation spécialisée, dans la région lyonnaise, qui comprend des cours de balistique. "Chaque arme provoque des lésions différentes. Les balles standard, type 9 mm, provenant d’arme de poing, ont des trajectoires rectilignes dans les tissus. En revanche, les armes de guerre, avec des balles à haute vélocité, sont faites pour créer des lésions graves, en provoquant des cavitations dans les tissus. Le but n’est pas forcément de tuer car sur un champ de bataille, il est plus difficile de gérer les blessés que les morts...", explique le Pr Sockeel. Mais quelle que soit l’arme, ce sont les circonstances des blessures qui priment : distance du tir, position du corps au moment de l’impact, organes touchés . "La seule chose qu’on demande à ces patients, ce sont ces précisions factuelles. Pour le reste, ce sont des patients comme les autres . On ne pose pas de question. D’ailleurs la plupart racontent qu’ils ont été blessés par hasard, en se retrouvant sur le trajet d’une balle en allant acheter le pain" ...
Sophie Manelli