Marijuana : Que récolte-t-on vraiment ?
La Terre de chez nous Denis Lord 26 octobre 2006
Dans cette région défavorisée en termes d’emploi, l’économie du *cannabis* s’avère une option fort séduisante. Mais quel est son impact sur la vie sociale ?
Selon le maire de Frelighsburg, il y aurait peu de violence, physique ou psychologique : "La plupart de ceux qui en font pousser et des trafiquants ne sont pas des criminels dangereux. Ils mènent ça comme des hommes d’affaires."
"C’est un vieux mythe que les agriculteurs sont victimes d’intimidation ou de chantage de la part des trafiquants de pot", affirme Steve*, un agriculteur local dont nous tairons le vrai nom. Lui-même a refusé, sans problème, de laisser pousser du pot sur sa terre. "Les trafiquants aiment mieux des gens qui collaborent spontanément. Ils auront moins d’ennuis. Ils n’arrivent pas de la planète Mars. Ils repèrent les agriculteurs en difficultés financières, des gens qui ne pourront jamais aller en Floride de leur vie et envoyer leurs enfants à l’université, et leur offrent de l’argent. Les agriculteurs se disent : "Ils vont planter chez nous de toute façon, aussi bien que ça me rapporte. Puis tout le monde le fait, fais-le donc."
*Une économie parallèle * Mais la violence n’est pas absente pour autant. Celle entre les trafiquants avec son lot de granges brûlées en signe d’avertissement. Pas plus loin que la semaine dernière, La Terre de chez nous rapportait l’incendie d’une ancienne grange de veaux de lait à Saint-Ferdinand. La grange contenait du matériel servant à la culture de *marijuana* et des résidus de *cannabis*. Elle était louée depuis mai dernier par un couple qui a deux jeunes enfants. La petite famille avait quitté les lieux avant l’arrivée des pompiers.
Un fermier s’est fait bousiller une machine agricole parce qu’elle abîmait la culture "parallèle" dans son champ. Un parmi plusieurs élus régionaux, le maire de Sutton, Kenneth Hill, a été victime d’intimidation. "Un individu m’a offert un gros montant en liquide pour financer ma campagne électorale et j’ai refusé. Le gars m’a appelé un peu après et m’a dit d’aller voir dans ma cour. On avait mis des plants de pot dans mes mangeoires à oiseaux."
Mais le pot est la clé de l’économie locale. Il alimente les commerces liés à cette industrie (matériel horticole et aratoire, etc.) mais aussi tout le reste, l’immobilier, les véhicules, la restauration, etc. "Et les grands "cultivateurs" s’impliquent dans la communauté, note Laurent, qui préfère ne pas être identifié. Ils commanditent les équipes de hockey locales, parrainent des activités. Tout le monde y gagne, alors les gens ferment les yeux." "Si le pot disparaissait du jour au lendemain, renchérit Steve, il y a des bars, des restaurants et des stations-services qui fermeraient. Je connais quelqu’un qui se promène en Hummer et qui vend des saucisses hot-dog. Ces gens-là injectent plus d’argent dans l’économie que tous les programmes gouvernementaux mis ensemble."
Pour le maire de Sutton, le climat social n’est pas pourri pour autant, mais tout de même inconfortable. "Quand des jeunes du primaire se font offrir du pot, se scandalise-t-il, il y a un problème !"
*L’impact sur les jeunes * De l’avis général, c’est chez les adolescents et les jeunes adultes que la culture du pot fait le plus mal. "Les adolescents voient des gens ne travaillant que quelques mois par année se promener dans un pick-up de l’année, observe Karen*. Travailler au salaire minimum les intéresse beaucoup moins quand ils peuvent trimer ou cueillir du pot à 15 $ ou 20 $ de l’heure." Plusieurs agriculteurs se plaignent d’avoir de la misère à recruter de la main-d’oeuvre, ne pouvant offrir de tels salaires. Le résultat, c’est que des jeunes négligent leurs études et mettent le pied dans quelque chose dont ils ne se sortiront pas facilement. Ils deviennent eux-mêmes "cultivateurs" ou trafiquants et grimpent dans la hiérarchie. "Ce n’est pas facile de quitter ce milieu, affirme Karen. Tu accepteras mal de prendre un métier moins payant. Et le milieu te surveille pour voir si tu ne deviens pas un délateur. Il veut aussi te garder parce qu’il t’as formé, a pris du temps pour te faire confiance. Il ne veut pas recommencer avec quelqu’un d’autre. Alors, on te séduit."
Selon divers observateurs, le stress inhérent à la criminalité fait que les "cultivateurs" et les trafiquants de pot négligent leurs enfants. S’ils se font arrêter, les enfants sont placés et ils se font montrer du doigt par les autres.
Comment peut-on améliorer la situation ? Pour le maire de Sutton, il faut davantage de PME. Mais il faut aussi donner davantage de ressources à la Sûreté du Québec et que les peines soient réellement appliquées. "Le temps en prévention compte triple, ça n’a aucune allure." Steve ne se fait pas trop d’illusion. "Si le gouvernement voulait vraiment régler le problème, il le pourrait. Mais ça injecte de l’argent dans l’économie. Alors, on essaie de donner une base à nos jeunes pour qu’ils puissent faire des choix, de les convaincre que ça vaut la peine de se lever à 6 heures du matin pour faire un travail honnête."
* Plusieurs personnes citées dans ce texte ont préféré taire leur nom et leur occupation afin que les lecteurs ne puissent pas les identifier.