MUSIQUES : Le reggae à la fête
2000/06/22 - Le Monde
A l’occasion de la Fête de la musique, mercredi 21 juin, de nombreuses scènes devaient vibrer au rythme syncopé et sensuel du reggae. Cette musique, née en Jamaïque dans les années 60, connaît un succès croissant, lié à son caractère festif et à l’usage du cannabis. Elle s’enracine en France grâce à des groupes comme Sinsemilia, Tryo ou le chanteur Pierpoljak.
Eclosion et enracinement de la culture reggae en France
Le genre apparu en Jamaïque dans les années soixante connaît un succès croissant en France lié à sont potentiel festif, à la mystique rastafari et à l’usage du cannabis. De nombreuses formations, souvent jeunes, se produiront mercredi 21 juin à l’occasion de la fête de la musique.
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(.) Mais le reggae a d’autres atouts : ses connotations spirituelle et rebelle. La plupart des textes de ces lointains enfants de Marley sont pétris de bonnes intentions - contre le Front national, le racisme, la pollution... -, mais ne poussent pas trop loin la révolte. Le genre semble être surtout le vecteur d’une nouvelle tendance baba cool. Le look de beaucoup de fans du genre - des nattes version jamaïquaines (les dreadlocks) aux tee-shirts délavés les rapprochent d’ailleurs de la génération hippie. En concert, le thème fédérateur est plus souvent la défense de la fumette que le combat contre les inégalités. Sinsemilia, dont le nom désigne une espèce de cannabis, se met aujourd’hui à le regretter. Le nouvel album du groupe, Tout ce qu’on a, contient d’ailleurs une chanson, Histoire de ganja, qui risque de déstabiliser plus d’un fan : "Viens pas me dire à moi que l’herbe est le chemin de la sagesse/J’ai vu des mecs dérailler/Certains être internés D’avoir trop noyé leur problème dans d’épais nuages de fumée"... Si les adeptes des métissages reggae-rock s’éloignent volontiers de la mystique rasta, d’autres - qualifiés de roots - s’en rapprochent jusqu’au mimétisme. Skinhead dans les années 80, devenu rasta blanc via une rédemption reggae, Pierpoljak, par exemple, enregistre ses disques à Kingston et tourne avec des musiciens jamaïquains. Mais les bonnes intentions ne font pas les bons disques. Si Pierpoljak possède un indéniable sens du refrain, si le reggae « akoustik » de Tryo a le charme de sa modestie folk, la plupart des groupes issus de cette nouvelle vague n’ont encore rien enfanté de passionnant. Aucune de ces formations, par exemple, n’égale encore les trouvailles jamaïco-provençales visionnaires des Massilia Sound System. (.)
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COMMENTAIRE : FUMEURS OU NON-FUMEURS ?
Chaque Fête de la musique permet d’observer les modes en profondeur, de les retrouver dans la rue après les avoir découvertes dans les festivals ou les salles de concerts. Gageons que, sur les trottoirs de l’an 2000, jazz, chanson, rock joués par les amateurs et les groupes de terrain auront pris de forts accents reggae, tant ce genre est devenu le lieu de ralliement de la jeunesse française depuis deux ans. La France n’est pas une exception : le reggae, musique inventée dans les campagnes jamaïquaines ; a essaimé dans le monde entier. II a totalement contaminé les percussionnistes brésiliens, instauré un balancement obligatoire chez bon nombre d’apprentis rappeurs occidentaux, gagné l’Afrique de l’Ouest et du Sud, et induit un style de vie, dont les signes apparents demeurent les incontournables dreadlocks et les bonnets verts, rouges et jaunes.
Le rythme du reggae, balancement hypnotique hérité des cultes afro-caribéens, est pour beaucoup dans son succès. Mais sa composante philosophique y participe. Depuis son invention, à la fin des années 30, par un illuminé peut-être escroc, Lenard Percival Howell, la doctrine rastafari a été largement édulcorée. Né en 1898, mort en 1981, la même année que Bob Marley, Howell avait emprunté aux sectes éthiopianistes -l’empereur Hailé Sélassié, l’incarnation du roi nègre "lumière du monde, lion conquérant de la Tribu de Judas", - mais aussi au combat pour le pouvoir noir mené par un autre Jamaïquain, Marcus Garvey. Très tôt, les communautés rastas se sont mises à planter afin d’en vivre, du cannabis, herbe sacrée et symbole de la fraternité universelle. Les traces de cette organisation sociale à flanc de mornes ont traversé les décennies et sont parvenues à la porte des lycées et collèges français. Elles ont pris la forme d’une douce défense des valeurs communautaires, symbolisées par le partage du joint. Que le l9 juin, le tribunal correctionnel de Nantes juge bon de condamner le groupe de rock brestois Matmatah pour "provocation à l’usage de stupéfiants" apparaît comme un anachronisme. "Vous pouvez vous asseoir et fumer un joint", avait dit un membre du groupe à un parterre de jeunes bien sous tous rapports qui en fumaient déjà en abondance, alors que l’usage du joint en concert est désormais ostensiblement affirmé, y compris devant les autorités de l’Etat de passage dans les festivals. Véronique Mortaigne.