"Libéré après avoir dénoncé son commanditaire présumé ? Un trafiquant de drogue accuse la justice" par ITele

Article rédigé par Jean-Michel Decugis - Crédits photo : AFP/Daniel Janin. Publié le 17 juillet 2015 à 22:53 – Mis à jour le 17 juillet 2015 à 10:43

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Libéré après avoir dénoncé son commanditaire présumé ? Un trafiquant de drogue accuse la justice

Un trafiquant de drogue accuse son avocat et une juge d’instruction de lui avoir mis entre les mains un pacte peu moral : la liberté contre une dénonciation.

La juge, l’avocat et la balance

Mon premier est un trafiquant de drogue détenu. Il est mis en examen pour avoir été interpellé en possession d’un peu plus d’1,6 tonne de cannabis au cours d’un go-fast. Mais il témoigne sous X dans un autre dossier de trafic de stupéfiants pour dénoncer son commanditaire présumé. Deux mois plus tard, le témoin sous X est remis en liberté et part se réfugier au Maroc, tandis que le supposé commanditaire fait le chemin inverse en se retrouvant, lui, en prison.

Mon second est une juge d’instruction renommée de Bordeaux, chargée de ces deux dossiers de trafic de stupéfiants, qui a suscité ce témoignage sous X aujourd’hui dénoncé.

Mon troisième est un avocat bordelais, conseil du premier trafiquant avant de devenir celui du second, un court moment. Ceci sans y voir le moindre conflit d’intérêt ?

Mon tout est un imbroglio judiciaire qui raconte l’arrière cuisine de la justice bordelaise.

Témoignage sous X contre libération anticipée ?

Il faut dire qu’entre-temps la donne a changé. Mourad J., le témoin sous X, une fois libéré et réfugié au Maroc, s’est rétracté. Dans une attestation sur l’honneur, ce trafiquant explique le surprenant marché que lui aurait mis entre les mains la juge d’instruction Cécile Ramonatxo et son propre conseil, un avocat bordelais en septembre 2012. "Le pacte était le suivant : signer la déposition sous X déjà préparée contre Mohamed B., en échange de ma libération un mois plus tard", affirme-t-il dans son attestation datée du 24 avril 2015 et adressée à l’avocat Me Franck Berton, le conseil de Mohamed B , le prétendu commanditaire.

Auparavant Mourad J. avait toujours nié l’implication de Mohamed B. dans le go-fast. Interrogé en juillet 2012 par la juge Cécile Ramonatxo à propos d’un appel téléphonique qu’il a adressé à Mohamed B., le mis en examen, à l’époque pas encore témoins sous X, expliquait : "J’avais besoin de sous pour payer l’avocat. Par lui j’ai pu avoir 5 000 euros mais après il ne m’a jamais plus rappelé. On se connait depuis toujours, depuis la maternelle".

Et la juge de relancer : "Quelle est son implication dans le go-fast ?" "Franchement il n’y en a aucune. Je ne fais jamais rien avec lui, même si on a été en prison ensemble en 2006", avait répondu Mourad J.

En état de récidive légale... et placé sous contrôle judiciaire

Mais le 6 septembre, soit deux mois après le second interrogatoire de Mourad J., le juge des libertés et de la détention, saisi par Cécile Ramonatxo, rendait une ordonnance autorisant le recours au témoignage anonyme dans le cadre d’une affaire de stupéfiants distincte au cabinet du même juge. Le témoin anonyme se présente alors comme une très bonne connaissance de Mohamed B., ayant travaillé à ses côtés. "Le jour où vous arrêterez l’activité de cette personne, vous porterez un gros coup à l’importation de cannabis en France", dit-il .

Me Berton, l’avocat de Mohamed B, y voit là un subterfuge :

C’est curieux. Il refuse de citer d’autres personnes impliquées dans ce trafic par crainte de représailles, souligne Franck Berton. Par contre dénoncer le prétendu commanditaire ne pose pas de difficultés !

Le résultat ne se fait pas attendre. Deux mois plus tard, après un an et demi de détention provisoire, Mourad J., en état de récidive légale, était placé sous contrôle judiciaire avec mise en place d’un bracelet électronique. Une situation exceptionnelle pour un mis en examen interpellé en possession de la bagatelle d’un peu plus d’1,6 tonne de cannabis. Le 23 janvier 2014, Mohamed B., le prétendu commanditaire, était interpellé à Bruxelles dans le cadre d’un mandat d’arrêt européen. Il était mis en examen et placé en détention dans le cadre du second dossier de stupéfiants.

Pour ne rien arranger, l’avocat, à l’origine du prétendu marché et devenu un bref instant le conseil de Mohamed B., aurait révélé à ce dernier le complot dont il a été l’objet. "Mon ancien conseil est au courant du complot qui s’est fait, car il me l’a dit de lui-même et il l’a même dit à ma femme et en plus ma femme a même enregistré la conversation téléphonique", affirme Mohammed B.

Contactés par iTELE, ni la juge ni l’avocat n’ont souhaité répondre à nos questions.

Aujourd’hui une information judiciaire a été ouverte contre X pour "violation du secret de l’instruction" au Tribunal de grande instance de Bordeaux. De plus, Franck Berton, le nouvel avocat du prétendu commanditaire, a déposé une requête auprès de la Cour d’appel de Bordeaux aux fins de renvoi d’une affaire devant une autre juridiction. En clair, l’avocat a demandé le dépaysement de l’affaire dans un autre tribunal. Une requête rejetée par la Cour d’appel de Bordeaux au motif qu’aujourd’hui le juge d’instruction de l’affaire aurait changé. Un argument qui ne convainc pas le trafiquant qui s’est pourvu en cassation.

Article rédigé par Jean-Michel Decugis - Crédits photo : AFP/Daniel Janin