Le nouveau classement des drogues est une forme originale de dépénalisation

2003/01/22 - La Liberté

Grande-Bretagne - D’un côté, on bannit les drogués de certaines zones urbaines. D’un autre, on autorise la "fumette", marijuana en tête. La politique britannique de la drogue cache mal ses contradictions.

David Blunkett, le ministre de l’Intérieur, a commencé l’été dernier par "reclasser les drogues". La marijuana a cessé d’être une drogue de classe "B" pour être ramenée à la classe "C", au niveau des drogues prescrites aux patients souffrant de dépression ou aux athlètes soucieux de développer leurs muscles. Pratiquement, David Blunkett a décidé de fermer les yeux sur la consommation de cannabis.
Voilà quelques mois déjà que les fumeurs de marijuana de la commune londonienne de Brixton savaient ne plus risquer que confiscation et rappels à l’ordre des autorités. M. Blunkett se défend d’avoir donné le « feu vert » aux fumeurs mais il a admis que la tolérance des autorités vis-à-vis des fumeurs allait s’étendre à toutes les communes de la capitale. Tout au plus, reste-t-il des circonstances "aggravantes", comme fumer devant des enfants, qui peuvent entraîner l’arrestation.

TOUT LE MONDE FUME
Cette tolérance vis-à-vis des fumeurs de marijuana a été dans l’ensemble bien accueillie. Les experts médicaux consultés par le gouvernement et la commission ad hoc de la Chambre des communes avaient soutenu cette idée et reconnu un fait accompli. "Mais papa, tout le monde en fume à l’école". La consommation de cannabis est tellement répandue qu’elle en paraît anodine.
Pardonner au pécheur, évidemment, n’est pas approuver ses habitudes. Le Gouvernement travailliste promet de lancer au mois de février une grande campagne rappelant aux jeunes Anglais que "toutes les drogues nuisent à la santé et les drogues fortes de catégorie A tuent". Mais M. Blunkett ajoute que "c’est sur ces drogues de catégorie A que nous allons concentrer notre attention".

IL FAUT TRAITER
Le dernier document de 80 pages publié fin 2002 annonce les autres grandes lignes de la stratégie gouvernementale. Renonçant à "la prison a du bon » de son prédécesseur conservateur, M. Blunkett trouve que le « traitement fait du bien". Ce sont des centaines de millions de livres sterling que le gouvernement propose d’investir au cours des six prochaines années pour doubler le nombre de drogués visitant un centre médical.
Le problème, hélas, est moins l’argent que les ressources humaines. Les infirmières, travailleurs sociaux, contrôleurs judiciaires manquent ou sont déjà requis ailleurs. Le nombre de personnes dévouées est limité alors que celui des consommateurs de drogues, et surtout de crack (cocaïne) ne cesse d’augmenter dans les communautés d’origine antillaise et dont le style de vie est passablement chaotique.

QUI DE L’HEROINE ?
Le problème de l’héroïne, lui, a été réglé en douce. Les drogués peuvent désormais consulter leur médecin généraliste et recevoir, sur prescription, leur drogue ou un substitut synthétique, la méthadone. Seuls quelque 400 drogués pouvaient jusqu’à présent s’en remettre aux prescriptions du Service national de santé. Si presque personne n’en a parlé, c’est que le gouvernement voulait à tout prix échapper aux critiques prêts à l’accuser d’avoir "légalisé la marijuana et l’héroïne".
Quoi d’étonnant que l’opposition conservatrice reproche au Gouvernement travailliste de brouiller les pistes et de ne pas donner "un message clair" aux consommateurs de ces substances. Pourquoi, demandent les conservateurs, ne pas commencer par faire respecter la législation interdisant la consommation de drogues par les automobilistes. "C’est un problème qui est ignoré", affirme M. Nick Hawkins, membre du "Cabinet fantôme".
M. Hawkins a en tête les chiffres du Royal Automobile-Club qui a découvert que la moitié des personnes tuées dans des accidents de la route dans le comté de Durham, dans le nord de l’Angleterre, venaient de consommer de la drogue, cannabis, cocaïne, ecstasy et autres médicaments affectant la conduite. Près de 90 000 automobilistes échapperaient chaque année à la justice parce que la police n’a ni le droit, ni les moyens de procéder aux tests adéquats.

A Londres, les indésirables plient bagage
La gare de King’s Cross et ses environs sont nettoyés. Ce quartier du nord de Londres, fort connu pour ses prostituées, ses mendiants, ses drogués, ses trafiquants, ses voleurs, est en train de faire peau neuve pour l’arrivée des touristes. C’est à coups d’ASBO que cette zone est remise à neuf. « ASBO », c’est la formule magique inventée pour faire disparaître les problèmes. Les autorités locales obtiennent des tribunaux des "Anti Social Behaviour Order" qui bannissent de certaines zones urbaines, sous peine de prison, les récidivistes. King’s Cross sera redevenu tout à fait respectable quand les passagers de l’Eurostar débarqueront en 2007 dans une gare et un quartier rénovés. "Un ASBO a sauvé ma vie", déclarait une jeune droguée. Tous ne sont pas si sûrs. Les trafiquants, les délinquants, les prostituées ne sont plus là parce qu’ils sont partis ailleurs. Pour Mme Cathy Bird, de l’église méthodiste voisine, "le problème ne disparaîtra pas avec l’arrivée de l’Eurostar. Le problème est caché ou il a été repoussé ailleurs". Dans le camp du gouvernement qui sait à quel point pauvreté, ignorance, sexe, drogue sont intimement liés. Les Britanniques sont dans l’ensemble mal éduqués. Même si les universités sont excellentes, les familles sont statistiquement plus pauvres que dans le reste de l’UE et les parents surveillent moins leurs enfants parce qu’ils travaillent plus longtemps qu’ailleurs. Les jeunes Britanniques méritent leur mauvaise réputation. Selon un éditorial du "British Medical Journal", les teenagers, non contents d’enregistrer un plus grand nombre de maladies sexuelles, de grossesses et d’avortements que leurs voisins européens, sont plus enclins qu’eux à essayer les substances illégales. Le journal parlait d’un "malaise fondamental". Les autorités locales sont accusées d’avoir déplacé le problème avec leurs ASBO. Le gouvernement essuie les mêmes critiques : celles d’avoir allégé la tâche de la police pour alourdir celle du Service national de santé. Faut-il voir sous cet angle la nouvelle stratégie gouvernementale consistant à traiter le client avant de sévir contre son fournisseur ?