La Suisse, nouvelle Hollande pour le cannabis
2000/04/23 - Le Progrès
"A la Suisse", c’est-à-dire sans passion et avec beaucoup de pragmatisme, nos voisins helvètes se préparent à modifier radicalement leur législation sur les stupéfiants. A terme, la vente de cannabis et la consommation de drogues "dures" pourraient être rendues licites.
Sans pour autant avoir recours à quelque substance illicite, prenons-nous à imaginer le sénat voter... un texte recommandant de radier le cannabis de la liste des stupéfiants. Et cela au terme d’un débat d’où ne jaillira ni invectives, ni menaces, mais où ne seront échangés que des arguments raisonnables, ne laissant aucune place à la passion. L’exercice est difficile.
Et pourtant, c’est bien ce qui vient de se produire le 7 mars dernier dans un pays voisin du nôtre, par ailleurs réputé pour son conservatisme, et de la part d’élus - ceux du Conseil des Etats - en de nombreux points comparables à nos sénateurs français.
Etonnante Suisse qui, bien dans sa manière faite de pragmatisme et de pondération, est en train de modifier du tout au tout sa façon d’appréhender le problème posé à la société par les stupéfiants, en attendant de bouleverser sa législation. Certes, son attitude déjà ancienne vis-à-vis des consommateurs d’héroïne - on se souvient du fameux parc du Letten, à Zurich - a déjà prouvé que la Confédération s’était déjà débarrassée de certains tabous avant d’autres pays européens. Cette expérience, tant décriée avant qu’il y soit mis fin, lui a toutefois montré qu’après la prohibition, qui ne s’est guère révélée efficace jusqu’à présent, la mise à l’écart des toxicomanes ne constituait pas non plus une solution en soi. D’autant que peu d’entre eux s’avéraient être effectivement marginalisés, les autres s’accommodant très bien d’un vice qui ne les empêchait pas d’être insérés, de poursuivre des études, voire de travailler.
Depuis, cette réflexion n’a cessé de progresser jusqu’à aboutir, à la fin de l’année dernière, à une procédure de consultation des cantons et de tous les partis politiques portant sur les modifications à apporter à la loi fédérale sur les stupéfiants. Procédure à l’issue de laquelle 22 cantons sur 26, mais aussi tous les partis à l’exception d’un seul, l’UDC (extrême-droite), se sont montrés favorables à une dépénalisation du cannabis. En clair, la consommation et la détention de cannabis cesseraient d’être une infraction, d’aucuns allant jusqu’à préconiser l’autorisation contrôlée du commerce du chanvre, à la manière de ce qui se pratique en Hollande à travers les ?coffee-shops ?. Un exemple d’ailleurs repris à Genève où de tels commerces ont déjà été tolérés.
Les Genevois en première ligne
En adoptant cette attitude, force est de constater que les cantons, comme les partis, n’ont fait qu’entériner une situation de fait. En Suisse, comme d’ailleurs en France, la consommation de cannabis est peu ou prou entrée dans les moeurs et ne fait plus guère l’objet de répression. En revanche, l’unanimité n’est plus de mise quand est abordé le sujet des autres stupéfiants, les drogues dites ?dures ?, que seuls les partis de gauche et la plupart des spécialistes de la toxicomanie voudraient voir alignées sur le cannabis en ce qui concerne la dépénalisation de la consommation.
Toutefois, et même si la sortie du cannabis de la liste des stupéfiants paraît acquise à terme, le processus politique qui y conduira risque d’être encore long et pourrait même conduire à une votation. Histoire, peut-être, de hâter le mouvement, deux institutions viennent néanmoins d’apporter leurs voix au débat. Le Conseil des Etats, déjà cité plus haut, mais aussi le conseil municipal genevois qui, dans une délibération en date du 16 février dernier, a demandé que la ville puisse ?accueillir au plus vite des expériences pilote en vue de la dépénalisation et de la vente contrôlée de cannabis ?. Pas moins.
Une attitude qui a soulevé l’ire du très pugnace procureur Bernard Bertossa, un magistrat qui reste opposé à toute idée d’assouplissement de la législation, ne serait ce qu’au nom de la bonne entente judiciaire et policière de la Suisse avec ses voisins européens. Et, notamment, avec la France, dont les récents démêlés avec la Hollande sur ce sujet précis restent dans les mémoires helvètes. Bernard Bertossa n’est d’ailleurs pas isolé sur ce dossier, nombreux étant les Suisses également apeurés à l’idée de voir leur pays susciter un tourisme très particulier.