LE NOUVEL OBSERVATEUR - N° 2102 du 17 au 23 février 2005
Parties de textes reprises :
LE NOUVEL OBSERVATEUR - N° 2102 du 17 au 23 février 2005
La réflexion sur le cannabis ne favorise pas toujours la lucidité. Pour les uns, le shit serait un produit maléfique dont l’apparente innocuité en ferait l’antichambre de la toxicomanie et le fléau de l’adolescence. Pour les autres, le haschisch et l’herbe sont des substances festives, sans danger aucun, dont la consommation figurerait parmi les droits élémentaires de la personne.
L’État se repose sur la Police et se lave les mains du reste. Qu’il change d’attitude, et la libéralisation encadrée, solution rationnelle si elle est alliée à la prévention, s’imposera d’elle-même...
...la justice condamne encore deux petites centaines de malchanceux bon an mal an. Mais tout cela ne fait pas une politique. Et certainement pas une politique de santé publique.
Alain Morel, qui est médecin, secrétaire général de la Fédération française d’Addictologie et tient régulièrement des consultations à Boulogne-Billancourt où il tente d’aider les accros du joint, s’inquiète du discours « diabolisant » que certains tiennent aujourd’hui. A trop exagérer les dangers du cannabis - risques de déclenchement d’une schizophrénie chez certains, passage à une drogue dure comme l’héroïne - on casse, dit-il, un message de prévention pourtant nécessaire. « C’est contre-productif. Les jeunes à qui ces messages s’adressent savent très bien que cela ne correspond pas à ce qu’ils vivent. »
Il sait, lui, et tous les experts avec lui, que le cannabis n’entraîne que très peu de dépendance et qu’on l’abandonne pratiquement toujours arrivé à l’âge adulte.
Au-delà de 40 ans, il n’y a plus, hormis quelques babas cool impénitents, de fumeurs de hash. « Alors que le tabac et l’alcool, c’est pour très longtemps. » On sait aussi que les amateurs de joints essaient rarement une autre drogue illicite, ce qui n’est pas vrai des consommateurs d’ecstasy, par exemple, beaucoup plus portés sur tout ce que la chimie leur propose. Non, ce qui inquiète Alain Morel, c’est d’abord la précocité de plus en plus grande de la consommation.
On peut parfois faire de mauvaises expériences. Le bad trip dû au cannabis, ça existe. Une angoisse intense qui vous tombe dessus sans prévenir. Tout cela est rare, mais peut arriver. Même si l’immense majorité se sortira d’affaire sans dommage.
Que sait-on aujourd’hui des dangers du cannabis ?
On sait que ce n’est pas une drogue neurotoxique, c’est-à-dire qu’elle ne détruit pas les neurones, contrairement par exemple à l’ecstasy ou à l’alcool à forte dose. On sait aussi qu’il n’entraîne aucune dépendance physique, contrairement par exemple aux opiacés.
Les goudrons contenus dans sa fumée sont néfastes pour les poumons d’autant plus qu’il est fréquemment consommé avec du tabac, une association qui facilite l’installation d’une dépendance psychique.
Constitue-t-il un « ascenseur » vers des drogues plus dures ? Non.
Les adultes passent leur temps à envoyer des messages paradoxaux. Dire qu’il y a des substances plus acceptables que d’autres - comme l’alcool - est paradoxal. Les ados le comprennent bien, et sont les premiers à pointer la consommation d’alcool de leurs parents pour justifier leur consommation de cannabis.
Vaut-il mieux se gaver de saucisson ou fumer ? Si on faisait une étude, on trouverait sûrement que le saucisson est dangereux pour la santé. Sur les emballages, on pourrait aussi écrire que le saucisson tue. Sur les préservatifs, on devrait écrire que l’amour est dangereux pour la santé. Tout tue.
« Je ne suis pas sûr que les politiques aient une quelconque influence sur l’évolution de la consommation de drogues. Les lois en la matière ne sont en réalité rien d’autre que des messages lancés à la société par les gouvernements, généralement répressifs quand le pouvoir est à droite, libéraux quand il est à gauche... »