L’Union Européenne va-t-elle changer de politique des drogues ?
Le 15 décembre prochain, le Parlement Européen devra se prononcer sur la stratégie de lutte contre les drogues 2005-2012 adoptée le 25 novembre dernier par la commission des libertés civiles de l’Europarlement. Ces nouvelles orientations devront être validées par le Conseil de l’Union du 17 décembre. Rien n’est encore acquis, de nombreux points du rapport indiquent une volonté de sortir du répressif pour améliorer le traitement médico-social du phénomène et essayer des politiques alternatives à la "war on drugs". Enfin !
Le précédent plan d’action prévoyait notamment de faire diminuer la consommation des jeunes de moins de 18 ans, de lutter contre la consommation et la production de cannabis, d’ecstasy et de speed, de lutter contre la délinquance urbaine liée au marché des drogues, de stopper la propagation des virus. Le rapporteur Giusto Catania est forcé de reconnaître que "l’évaluation finale de l’actuelle stratégie anti-drogues européenne, qui couvre la période 2000-2004, a établi qu’aucun des six objectifs fixés n’a été atteint".
Le récent rapport de l’Observatoire Européen des Drogues et Toxicomanies (OEDT) estime qu’environ trois millions d’Européens fument chaque jour du cannabis. Même si cette statistique paraît encore très sous évaluée, elle indique une progression conséquente depuis l’an 2000. D’autant que la consommation des jeunes explose avec "15% des lycéens de 15 ans qui ont consommé du cannabis au cours de l’année précédente déclarent en avoir consommé au moins à 40 reprises". Et aussi que "La culture en intérieur se pratique désormais dans la plupart, voire la totalité, des pays européens" sans compter la guérilla verte "outdoor". Dans certaines catégories de populations, le cannabis est un produit de consommation courante comparable au tabac ou à l’alcool. En France, Une étude réalisée par une mutuelle spécialisée observe que la consommation de tabac des étudiants a baissé de 10% et la consommation régulière de cannabis a augmenté de ...10%.
Une enquête récente du Ministère de la Santé hollandais montre que les laboratoires de drogues synthétiques ont été chassé du pays pour se remonter chez les nouveaux entrants comme la Pologne et la Tchéquie, avec une augmentation de la production la dégradation de la qualité et l’utilisation de produits de coupe nocifs, une chute des prix même au détail. De nombreux pays subissent aussi l’explosion du marché de la cocaïne, le crack vient remplacer l’héroïne comme drogue de rue.
L’Institut National de Veille Sanitaire (INVS) français vient de publier son rapport 2004 sur la propagation du VIH (sida) et du VHC (hépatite). En France, les programmes de réductions des risques (RDR) ont permis de faire passer les usagers de drogues de 50% des nouveaux infectés VIH en 1994 à seulement 3% aujourd’hui. Entre 1997 et 2002, les chiffres européens ont diminué de 9%. Les pays qui n’ont pas ou peu développé de programmes de RDR présentent encore des chiffres élevés (jusqu’à 80% des infectés en Italie). Toutes populations confondues, la Suisse reste le deuxième pays d’Europe de l’Ouest où le virus se propage le plus après le Portugal.
L’épidémie de VHC continue chez les injecteurs, avec des taux de 75% d’infectés sur certains panels mais aussi des contaminations hors injection, notamment chez les teufers. Plus inquiétant, un tiers des infectés ignorent leur état, aucune campagne d’envergure nationale ou européenne n’incite pourtant à faire le test. En 2005, l’INVS va élargir son étude au sniff et aux contaminations sexuelles. Rien sur les pipes à crack ou à eau, les joints ou les bouteilles qui tournent dans les fêtes. Sans vouloir déclencher de panique, les associations d’usagers souhaiteraient l’extension de la recherche à tous les modes possibles de contamination. Le virus du VHC resterait actif plus de vingt minutes à l’air libre contre quelques secondes pour le VIH.
On ne peut donc que partager la sentence de Giusto Catania, la politique européenne sur les drogues est un échec flagrant. Elle s’inspire directement des recommandations de l’ONU pour "un monde sans drogues en 2008", dictées par les faucons de la "war on drugs". L’Europe doit maintenant définir une stratégie autonome, dégagée de l’emprise idéologique américaine. Ce rapport ouvre de nouvelles perspectives.
Il recommande "d’augmenter la disponibilité des programmes de réduction des risques pour les usagers de drogue", espérons surtout que ces pratiques soient enfin légalisées dans les nombreux pays où elles sont encore dans une zone grise ou même prohibées. Espérons aussi que la RDR soit étendue aux nouveaux produits et aux nouvelles pratiques ou aux nouvelles scènes. Par exemples, le testing des produits en milieu festif, les salles de consommation ou la substitution injectable doivent être inscrits dans tous les programmes.
Il propose "d’augmenter les recherches sur les usages de plantes qui sont actuellement illégales ou en zones grises, comme le chanvre, l’opium ou les feuilles de coca, pour des applications médicales, la sécurité alimentaire, l’agriculture raisonnée, la création de sources d’énergie alternative, la substitution de produits à base d’arbres ou de pétrole et d’autres usages bénéfiques". On croirait lire un communiqué de Chanvre-Info. Ce dispositif devrait faire évoluer le statut légal et social de ces substances vers un chanvre global, le retour de l’opium dans les prescriptions médicales ordinaires et l’usage diététique et thérapeutique de la feuille de coca. Rendons ces plantes au peuple, nos ancêtres en ont toujours fait bon usage. Il faut réapprendre à vivre avec plutôt que de tenter une éradication chimérique aux conséquences désastreuses.
Entre autres idées nouvelles, il demande "la création d’une ligne budgétaire spécifique pour faciliter le processus en cours de consultations avec les organisations de la société civile concernées et des experts professionnels indépendants sur l’impact économique, législatif, social et environnemental des politiques des drogues au niveau des citoyens". Nos dirigeants semblent enfin prendre conscience que la guerre à la drogue a plus d’impacts négatifs que les produits eux-mêmes.
Pour Fabrice Olivet de l’association française Auto Support des Usagers de Drogues (ASUD), "Il faudra veiller à ce que les usagers soient convenablement représentés dans les consultations et les expertises. Pour établir les bases d’une politique de santé publique efficace, le consommateur de stupéfiants doit passer du statut de criminel malade à celui d’usager citoyen".
Dans un communiqué du 3 décembre 04, ENCOD, coalition d’ONG européennes "pour une politique des drogues juste et efficace" estime que ce document servira de référence pour les ONG et les parlementaires afin de mettre la pression sur les autorités de l’UE dans les prochaines années. "Le rapport de la commission LIBE envoie un message très clair aux autorités européennes et aux citoyens. <...>.Nous approchons de la première décision majeure pour mettre fin à la guerre à la drogue".
Les prochains jours nous montreront si ce rapport passe à la trappe ou si nos dirigeants vont enfin suivre la voie de la raison.