"Enquête sur la drogue à Lille : trois jours « ordinaires » avec des dealers" par la Voix du Nord
Par Sophie Filippi-Paoli, publié le 15/03/2016
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Enquête sur la drogue à Lille : trois jours « ordinaires » avec des dealers
La métropole lilloise est devenue une véritable capitale du trafic de drogue. Avec un deal de rue en plein essor dans des quartiers lillois comme Moulins, Lille Sud, Wazemmes, Fives. Voilà le constat dressé par les autorités. Pour le premier volet de notre enquête, nous avons rencontré ces dealers qui squattent les trottoirs. Une quinzaine de jeunes d’allure sportive avec l’attirail classique sweat à capuche, blouson, jogging. Confidences et quotidien de trafiquants « ordinaires » de marijuana qui vivent leur commerce comme un « vrai travail ».
Certains avouent que quand ils rentrent le soir, ils ne sont pas toujours fiers de ce qu’ils ont fait... Photo Christophe Lefebvre
« On ne veut pas faire trop gros pour ne pas se faire remarquer. »
Cela peut être une voiture qui s’arrête, un jeune qui passe en marchant. Les échanges sont rapides, les conversations se déroulent à voix basse. « Dans les clients, on a de tout : des patrons qui veulent fumer après le travail, des étudiants, des gens du coin qui veulent décompresser. » De tout.
Depuis sept ans, lorsque ces copains d’enfance ont décidé d’occuper le terrain et d’y installer leur activité. Ils vendent de l’herbe uniquement. À tour de rôle, pour que chacun de l’équipe y trouve son compte. « Parfois, les gens vont directement voir celui qu’ils connaissent. »
L’un des plus expérimentés n’a que 23 ans, il ne va plus « au contact » des consommateurs, un associé gère sa « puce » (sa clientèle) pour lui. « Comme dans n’importe quel commerce, on a respecté nos clients dès le départ. On discute avec eux, on n’est jamais agressifs ou méprisants. »
Une démarche qui paye : aujourd’hui, leur business tourne avec une clientèle fidèle et leur « territoire » (une place et une rue) est connu de tous et respecté. En moyenne, chaque membre de l’équipe gagne entre 50 et 80 € par jour. « On ne veut pas faire trop gros pour ne pas se faire remarquer et il est hors de question que l’on vende des drogues dures : c’est vendre de la mort. »
« Parfois, il faut se montrer vraiment méchant. »
Dans le groupe, beaucoup ont des parents, une fratrie voire une famille à aider, très peu font des économies. « Ceux du quartier qui sont dans la merde peuvent venir nous voir, on cherchera toujours à dépanner. Tu nous parles d’investir, d’habiter ailleurs mais comment tu veux qu’on achète un appart avec du liquide ? »
Contrairement à beaucoup d’autres jeunes des cités, ils ne sont pas bardés de marques luxueuses : « On a d’autres vêtements quand on sort, mais là on veut rester discrets. » Comme n’importe quel job, ils ont des horaires : « On commence vers midi tous les jours, on termine dans la soirée. »
Comme n’importe quel job, ils ont des contraintes : « Si tu travailles pas, tu gagnes rien, tu peux pas être malade ou même prendre des vacances. Moi, ça fait neuf ans que je suis pas parti. Je suis allé dans le Sud une fois une semaine puis j’ai eu envie de rentrer... » Comme n’importe quel job... sauf que le leur est dangereux : « C’est la jungle, tu peux pas montrer que t’es faible, il faut faire peur. »
Ils font tous du sport régulièrement, ont tous accès rapidement à des armes : « C’est de pire en pire, il y a en a partout. Maintenant, même les petits, si tu les remets à leur place, ils peuvent revenir avec un flingue. »
Certains avouent que quand ils rentrent le soir, ils ne sont pas toujours fiers de ce qu’ils ont fait : « Parfois, il faut se montrer vraiment méchant. C’est obligé. Il y en a qui sont tellement dans l’ambiance de cette zone qu’ils peuvent faire n’importe quoi, ça ne leur fait plus rien. Ils rentrent, ils fument, ils ne se posent pas de questions, ils sont dans une autre réalité. »
« Une perquisition ? Oui, ça m’est arrivé, comme tout le monde. »
Et puis, il y a les contrôles de police trois fois par jour, le réveil mis à 5 h 30 tous les matins par peur de la perquisition : « Oui, ça m’est arrivé, bien sûr, comme tout le monde, raconte l’un d’eux. Et c’est impressionnant, c’est un très mauvais moment, même si notre organisation fait qu’ils ne trouvent jamais rien. »
D’heure en heure, le groupe change. Ceux qui arrivent font le tour pour dire bonjour, certains racontent leur vie, d’autres se taisent puis repartent. Beaucoup de passants les saluent. Ils connaissent énormément de monde. Pourtant, aucune fille ne se mêlera à eux. Ils se contentent de les charrier quand elles passent : « C’est pas un monde pour les femmes, elles survivraient pas plus d’une journée. Nos sœurs, nos copines on les voit à la maison. » Parfois, notre présence pose problème, ils doivent se mettre à l’écart, expliquer qu’ils ont vérifié, qu’on est bien journalistes.
« À part le rap ou le sport, on n’a pas de porte de sortie. »
Oui, ils ont travaillé ailleurs. Certains ont même le bac ou un BTS en cours. Mais on ne leur propose que de l’intérim et beaucoup se sont fait arnaquer : « Avec la mission locale, on tourne en rond. Il n’y a rien pour nous. Et à moins de 25 ans, t’as droit à rien. Et encore pire si t’as un casier. J’ai un pote qui a essayé de se lancer dans le transport type Uber, il avait tout fait, la formation, tout. Son casier l’a planté. »
Au moins, là, ils ont un revenu régulier et ils connaissent tous les codes. « Lille, Roubaix... On se connaît tous dans les quartiers. On a grandi là-dedans, dans la drogue, les gardes à vue. Comme n’importe qui, on utilise les références qu’on nous a données. »
L’un d’eux a fumé son premier joint à 11 ans et a commencé le trafic à 15 : « J’ai arrêté l’école en 6e, j’en veux pas à mes profs, on était trop nombreux, j’étais trop remuant. Il y avait pas d’argent chez moi, le frigo était vide, ma mère avait sept enfants, j’aurais dû faire quoi ? » Non, ça ne lui plaît pas de « charbonner » dans ce climat ultra-tendu toute la journée avec des heures passées à attendre, des discussions qui se ressemblent trop. « Mais je ne vois pas d’autre issue pour le moment. À part le rap ou le sport, on n’a pas de porte de sortie et encore, les places sont chères. Dans la musique, ils attendent des clichés, les bagnoles, les chaînes en or, les filles, ils veulent pas entendre que c’est pas comme ça, que c’est plus triste, plus fermé. Je vis dans un petit appart avec des toxicos en bas de l’immeuble. Je rêve d’autre chose pour mon gamin. »
« Les très gros dealers, on les voit pas dans la rue. »
Pour eux, la drogue arrive des Pays-Bas et passe par trois intermédiaires avant d’atterrir entre leurs mains. « Parfois, il y a du verre pilé dedans pour alourdir et là, on peut s’en prendre à personne. »
Ils n’utilisent pas de « nourrices » (des gens qui gardent les paquets chez eux) et n’ont pas de planque attitrée non plus : « C’est trop voyant, les allers-retours dans un même endroit, on préfère dispatcher. »
Les autres, ceux qui dealent de la drogue dure, les laissent tranquilles : « On ne leur pique pas de clientèle et on fait pas assez de chiffre pour être une vraie concurrence. Eux, ils se font vraiment de la thune. Des dizaines de milliers d’euros par mois. Mais les très gros, on les voit pas dans la rue et les flics les arrêtent jamais, ce sont toujours les plus petits qui se font attraper. Quand ils occupent un quartier, l’ambiance change. Il y a une place où les étudiants ont arrêté de se loger, les dealers leur mettaient trop la pression pour planquer de la dope chez eux. Du coup, les immeubles valent plus rien. »
Entre territoires, il y a une forme d’entente sur les prix : 10 € le paquet de marijuana (cinq joints) ; 30 € le gramme d’héroïne, 40 le gramme de cocaïne. « Pour en vivre, il y a deux systèmes. Soit tu te colles à une structure, tu deales pour une équipe : ça rapporte pas beaucoup et tu reçois des ordres, mais tu peux changer de quartier quand tu veux. Soit, comme nous, tu crées ton propre commerce. »
« Je ne suis jamais passé à la came. »
Au fil des jours, on les voit enchaîner les joints comme d’autres fumeraient des clopes : « Moi, j’ai eu des coups durs dans la vie, j’ai vu trop de choses que je n’aurais pas dû voir mais je ne suis jamais passé à la came. La génération d’avant, ils prenaient de l’héro comme nous on fume aujourd’hui. Et on voit ce qu’ils sont devenus. Soit ils sont morts soit ils roulottent (vol à l’étalage) pour se payer leur dose. Ils font pitié. » Non, ils n’ont pas de patron mais ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent non plus. Notre présence a dû être validée par « ceux au-dessus ».
« Je rêve d’une vie tranquille. »
Tous rêvent d’ailleurs : « L’avenir est compliqué. Il faudrait arriver à économiser assez pour partir mais on a tous des gens à charge. Ou alors vendre plus, plus gros et c’est très risqué. » L’un des « chefs » explique : « Moi, je rêve simplement d’une vie dans un village où j’aiderais le voisin à réparer sa clôture, une vie tranquille. »
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