Drogues : l’Europe est devenue le plus gros marché de la planète
2000/04/21 - Le Monde
Le rapport de l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD), rendu public jeudi 20 avril, souligne que la production des stupéfiants ne régresse nulle part et que son commerce est en augmentation. L’union européenne est devenue ?le plus important marché de la planète ?, l’Espagne constituant la porte des trafics en Europe. La mondialisation des flux financiers profite au blanchiment de l’argent et à son corollaire, la criminalisation du politique. Malgré leurs plans de lutte antidrogue, les grands pays occidentaux font souvent des concessions à des narco-Etats en fonction de leurs intérêts politiques. La situation financière désastreuse de l’OGD, seul organisme d’études international indépendant, a amené le tribunal de Paris à prononcer sa liquidation en avril.
TIRANT PARTI de la mondialisation, le trafic de stupéfiants et le blanchiment de ses profits ont continué de prospérer en 1998 et 1999, selon le rapport de l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD), rendu public jeudi 20 avril à Paris (rapport qui sera consultable à l’adresse Internet ww.ogd.org). Se moquant des plans de lutte et des discours volontaristes, les productions n’ont cessé ?d’augmenter ou, dans le meilleur des cas, de stagner, dans les grands pays producteurs ? que sont l’Afghanistan (pavot à opium), la Colombie (cocaïer) et le Maroc (cannabis).
Ces dernières années, l’espace Schengen européen est devenu ?le plus important marché de drogues de la planète ?. L’Espagne a joué le rôle de ?principal point d’entrée de haschisch et de cocaïne ? dans cette zone. La Turquie a servi de base arrière pour la transformation finale de l’héroïne, en provenance notamment d’Afghanistan, avant d’être distribuée en Europe de l’Ouest, via les routes des Balkans. Dans les pays de l’Est, le phénomène le plus sensible a été l’explosion de la consommation de toutes les drogues, particulièrement en Russie, où une héroïne de qualité commerciale (brown sugar) a terrassé les opiacés artisanaux. Les drogues de synthèse ont, elles, été fabriquées sur le Vieux Continent (Pays-Bas, Grande-Bretagne et Espagne). Rejoignant les vieilles nations industrielles, la Birmanie s’est classée dans le peloton de tête des fabricants de ces molécules synthétiques (ecstasy, amphétamines, etc.) produites en laboratoire.
Le blanchiment de l’argent issu des trafics et ?son corollaire, la criminalisation du politique ?, ont bénéficié de la mondialisation des flux financiers. Instaurées par les organismes internationaux en vue d’améliorer la transparence des circuits de recyclage, les normes techniques de la ?bonne gouvernance ? ont montré leurs limites, se révélant vite inefficaces face à un manque évident de volonté politique au moment de les mettre en application, note l’OGD, qui mentionne l’exemple du gouvernement russe dans l’affaire de l’argent reçu du FMI et transféré dans des banques américaines, soupçonné d’avoir couvert des trafics illicites.
MANSUÉTUDE
Un gouffre a séparé le monde réel des modèles administratifs et coercitifs proposés par les organisations internationales. Des établissements financiers du Nord, du Sud ou de l’Est s’y sont précipités, profitant du laxisme des contrôles dont bénéficient leurs succursales ou filiales dans les régions dites périphériques : Caraïbes, îles anglo-normandes (Jersey, en particulier), Monaco, Liechtenstein et Suisse.
Les concessions faites aux narco-Etats, par les grandes puissances, lorsqu’ils constituent des clients ou des alliés géopolitiques, n’ont pas manqué. Ainsi l’union européenne a fermé les yeux sur la criminalité liée aux drogues en Turquie, redevenue le premier producteur d’héroïne en Europe. Cette mansuétude intervient au moment où le parti MHP - proche de l’organisation d’extrême droite des Loups gris, jusqu’alors dénoncée comme criminelle - détient les postes de Vice-premier ministre et de ministre de l’intérieur au sein du gouvernement de coalition d’un régime où partis politiques, mafias, services secrets sont impliqués, à des degrés divers, dans cette activité illicite et dans le blanchiment de ses profits. Les gouvernements européens ont fait montre d’un même manque apparent d’intérêt à l’égard du nouveau roi du Maroc, alors que les cultures de cannabis dans le Rif ne cessent de s’étendre. De leur côté, les Etats-Unis ont exercé des pressions sur leurs alliés latino-américains pour qu’ils impliquent leurs institutions militaires dans la lutte contre le narco-trafic. Non sans effets pervers : En pratique, cela confère à la lutte antidrogue le caractère d’une législation d’exception dans de nombreuses régions.
Au gré des pays, l’attitude de Washington a varié : En Colombie, la politique américaine se traduit par une intervention militaire accrue. Au Mexique, en Bolivie, au Pérou, en Argentine ou à Trinité-et-Tobago, elle consiste à fermer les yeux sur les liens des gouvernants avec les trafics afin de ménager des alliés économiques ou politiques.
Le commerce illicite de drogues n’en a pas moins continué de jouer un rôle de premier ordre dans les domaines économiques (Italie, Espagne, Argentine, Mexique, Colombie, Birmanie), les conflits locaux (Afghanistan, Asie centrale, Inde, Turquie, Kosovo, Colombie, Congo) et la criminalisation de l’Etat (Russie, Turquie, Pakistan, Nigeria, Mexique, Argentine), relève le rapport de l’Observatoire.
Dans cet ensemble, peu ou pas maîtrisé par les instances de contrôle et de répression, même les procédures d’évaluation des productions nationales ont paru sujettes à caution. Cela a été tout spécialement le cas pour la culture du pavot dans l’un des principaux pays producteurs, l’Afghanistan. Jusqu’en 1994, les Etats-Unis étaient les seuls à fournir une estimation annuelle de cette production, grâce à leurs satellites. Le Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues (Pnucid) s’est, depuis, livré à un recensement systématique des cultures, au moyen d’observations de terrain. En 1999, des différences considérables ont été constatées entre les chiffres de l’agence spécialisée américaine (DEA) et ceux du Pnucid : la première a évalué la production d’opium à 1 600 tonnes, l’organisme onusien à 4 600 tonnes.
Constat final de l’OGD : Depuis qu’en 1961, l’Assemblée des Nations unies a solennellement condamné les cultures traditionnelles de drogues, coca, pavot et cannabis, les surfaces cultivées, le trafic et la consommation n’ont cessé d’augmenter chaque année. Ce qui n’a pas empêché l’ONU, en 1998, d’annoncer la quasi-disparition des cultures illicites pour 2008.
Ce qui ne laisse guère de place à l’espoir.