« Doudou », le Serpent et les autres règlent leurs comptes de chanvriers face aux juges
NEUCHATEL. Les prévenus de l’affaire de chanvre du Val-de-Travers ont comparu en audience préliminaire à Couvet.
Le Temps Pierre-Emmanuel Buss Jeudi 1 septembre 2005
Quinze mois après la fin brutale de leur trafic, les chanvriers du Val-de-Travers ont comparu hier en audience préliminaire devant le tribunal correctionnel du district. Remis en liberté l’an dernier après des périodes plus ou moins longues de détention préventive, les sept prévenus sont arrivés l’un après l’autre dans la salle du Conseil général de Couvet, transformée en tribunal. Après avoir été scrupuleusement fouillés par les nombreux policiers présents, ils se sont installés en demi-cercle autour du juge Laurent Margot, leurs avocats assis derrière eux.
Les protagonistes de cette affaire rocambolesque ont adopté la même ligne de défense : ils contestent avoir agi en bande et par métier et assurent qu’ils ignoraient que leur production indoor - plus de 35 000 plants pour un chiffre d’affaires annuel potentiel de plus de 6 millions de francs - contenait un taux extrêmement élevé de THC. L’audience de jugement de six prévenus est agendée les 7 et 8 novembre prochains. Ils encourent jusqu’à 5 ans de prison. Pas directement concerné par les faits, le septième prévenu sera jugé à une autre date.
De l’absinthe au chanvre
L’histoire du cartel du chanvre du Val-de-Travers et de ses frères Dalton hauts en couleur commence en 1998. Initiateur de la structure, « Doudou », grand gaillard à la stature massive qui a déjà trempé dans plusieurs affaires louches, dont de la contrebande de viande. Distillateur d’absinthe, rentier AI en raison de problèmes de dos, il décide de se lancer dans le business du cannabis à petite échelle après avoir été conseillé par un autre prévenu, Pedro*, ressortissant portugais alors âgé de 21 ans. Entre 1998 et 2001, il produit et vend 3 kilos de chanvre qu’il exploite à proximité de chez lui, à Couvet. A 5000 francs le kilo, il en retire environ 15 000 francs. Commence alors la fuite en avant, avec une multiplication des sites de production entre les communes de Couvet, Noiraigue et finalement Saint-Sulpice, en 2002.
Un business à grande échelle
Cette année-là marque un tournant dans l’histoire du cartel : les petits trafics parallèles mais distincts de « Doudou » et Pedro se transforment en business à grande échelle, avec une augmentation des surfaces cultivées et l’arrivée de nouveaux acteurs. Il y a tout d’abord l’Horticulteur, ancien édile radical de Noiraigue à la barbe poivre et sel. Il reçoit 60 000 francs de « Doudou » pour le montage d’un site de production de 3000 plants de chanvre dans les locaux de son karting indoor. A la mi-novembre 2003, 8600 plants supplémentaires sont mis en culture dans des locaux loués dans les anciennes usines Dubied, à Couvet. « Il voulait en faire son activité principale dès la libéralisation du cannabis », a plaidé son avocat.
Il y a ensuite le frère de « Doudou », surnommé le Serpent. Carrure impressionnante, le regard froid, cet ouvrier sans emploi joue dès 2002 le rôle d’homme de main pour son aîné en exploitant plusieurs sites situés à Saint-Sulpice. A en croire son avocat, il n’avait aucune idée de l’utilisation psychotrope qu’on pouvait faire du fruit de son travail. Sa définition des 6060 plants de chanvre retrouvés en mai 2004 par la police ? « Des plantes vertes. »
Les jumeaux entrent dans la danse
En 2003, les jumeaux Gérard* et Christophe* entrent à leur tour dans la danse. Petits, râblés et moustachus, ils contrastent avec le physique découpé à la hache de leurs cousins « Doudou » et le Serpent. Sans emploi, Gérard commence par travailler pour l’Horticulteur pour un salaire horaire de 30 francs de l’heure. Il œuvre d’abord à Noiraigue, puis à Couvet, sur le site Dubied.
A l’automne, Christophe se lance à son tour. Grâce à un prêt de 80 000 francs de « Doudou », il s’équipe et cultive 1200 plants dans un hangar de Montagny, près d’Yverdon-les-Bains. Au mois de décembre, la culture est abandonnée et le site démonté alors même que « Doudou » a payé neuf mois de loyer en avance pour un montant de 20 700 francs.
On lave son linge sale en famille
C’est alors que les choses dégénèrent. Pour des raisons encore floues, peut-être liées à l’échec du site de Montagny, des tensions naissent entre les jumeaux et leurs cousins. Le 22 décembre, « Doudou », le Serpent, l’Horticulteur et les jumeaux se réunissent à Noiraigue « pour aplanir les tensions ».
Très vite, la discussion dégénère. « Doudou » frappe Gérard au visage. Le sang de Christophe ne fait qu’un tour : il va dans sa voiture prendre un pistolet, menace « Doudou » avant de tirer sur le Serpent qui s’avance vers lui. Ce dernier s’en tire avec une balle à l’aine. C’en est fini de l’esprit d’entraide : jusqu’à la découverte des premiers plants de chanvre par la police, en mai 2004, l’ambiance entre les protagonistes est restée pour le moins tendue.
Un million en fausses coupures
Ces relations difficiles vont sans nul doute entraîner les deux camps à se charger mutuellement lors de l’audience de jugement. Gérard et « Doudou » ont déjà commencé hier : leurs versions divergeaient totalement concernant les 1000 fausses anciennes coupures de 1000 francs confectionnées par le premier entre 1994 et 1996 et retrouvées chez le second en mai 2004. « Je les gardais pour mon cousin », a juré « Doudou ». « Je voulais les jeter, a riposté Gérard. Mon cousin a voulu les garder en indiquant que ça pouvait toujours servir. »
* Prénoms fictifs