Débattre de la légalisation du cannabis : une affaire de liberté

Entretien avec Jean-Pierre Galland CIRC Paris

Débattre de la légalisation du cannabis : une affaire de liberté

Le président du Collectif d’Information et de Recherches Cannabiques (CIRC) présente ses propositions pour une dépénalisation puis une légalisation de l’usage du cannabis.

www.combatlarevue.net

N°24 juin 2001

Entretien avec Jean-Pierre Galland

Pourriez-vous dire quelque chose sur votre trajectoire personnelle ?

J’ai toujours une passion pour l’écriture. Lorsque j’ai eu un enfant, en 1988, je me suis dit : "Essaye de trouver quelque chose qui puisse te rapporter au moins de quoi manger, en écrivant". Et comme ma passion était, entre autres, le cannabis, j’ai tout simplement demandé à mon éditeur, les Editions du Lézard, s’il prendrait un livre sur ce thème. Ainsi est née, au bout d’un an et demi de travail et après bien des difficultés, Fumée clandestine. Comme les pétards, ce livre a beaucoup circulé ! Je suis donc devenu militant du cannabis un peu par hasard, à partir de l’écriture.

Au fur et à mesure que j’ai creusé la question, je me suis aperçu que la prohibition a bien des défauts et des effets pervers. Lorsque j’ai fini Fumée clandestine, j’ai rencontré des gens qui en 1990-1991, manifestaient devant le centre Beaubourg avec le slogan "Libérez Marie-Jeanne, enfermez Jean-Marie !". Avec eux, j’ai créé le CIRC. J’en suis devenu Président, ce que je ne regrette pas même si mes activités militantes me bouffent la vie et m’épuisent.

Qu’est devenue l’écriture pour vous ?

Au début, j’écrivais des romans, des polars. J’aimerais pouvoir justement à nouveau écrire un roman, mais ça me paraît très difficile tant que je ne suis pas serein. Il est très difficile d’être serein lorsqu’on se bat contre l’Etat et qu’on s’en prend plein la gueule.

Hier, un animateur de France Inter vous a appelé Jean-Pierre Gallou, dans l’émission "Histoires possibles et impossibles". Quelle est, selon vous, votre notoriété ? Etes-vous aussi connu que toutes les actions médiatiques, que vous avez menées, pourraient le laisser supposer ?

Je pense que je suis très connu des cannabinophiles, et aussi des forces de police. Quand je vais dans une fête, je n’arrête pas d’être sollicité. Ca me gêne toujours d’avoir à signer des autographes mais quand on fait des actions provocatrices et spectaculaires, il est difficile d’échapper à une certaine forme de vedetariat.

J’ai déjà entendu le discours suivant : "Galland ne fait que convaincre les personnes déjà convaincues. Par contre, son action conforte les adversaires de la dépénalisation du cannabis." Qu’en pensez-vous ?

Est-ce que l’information passe au-delà des cannabinophiles ou d’un public déjà acquis ? Il est très difficile de répondre à cette question. Il a fallu de nombreuses discussions et réunions pour que la Ligue des Droits de l’Homme, par exemple, prenne des positions proches des nôtres. De même, les Verts nous ont soutenus, à partir de 1995, lorsque la manifestation du "18 joints" a été interdite. A partir de là, il s’est noué des liens. Ce qui m’a surpris, c’est que, même chez les Verts, ceux qui proposent la légalisation du cannabis et des autres drogues, connaissaient mal le sujet, en dehors des instances dirigeantes. Il fallait avoir un discours très éducatif pour que les gens évoluent. De même, en intervenant devant la commission Henrion, en dialoguant avec l’Association française de réduction des risques et avec ASUD - l’Association auto-support des usagers de drogues - on a fait avancer les choses.

Vous venez d’évoquer votre présence sur la liste des Verts aux Européennes de 99... Quel était le sens de cette candidature ?

L’idée de ma candidature est née d’un dialogue avec une association, Chiche !, qui rassemble des jeunes Verts. Je leur ai dit que je voulais bien être candidat à condition que le sujet sur les drogues ne soit pas occulté, qu’il fasse vraiment partie de la campagne. On a débattu de ma place sur la liste : on m’avait proposé la place 70, comme la loi de 1970, puis la place 51, comme le Pastis, et finalement j’ai eu la 25ème, celle du premier candidat de la société civile. On a mené la campagne qu’on a voulue, on ne nous a jamais rien demandé, ni rien dit et en fait c’est nous-même qui avons organisé des réunions.

Je ne sais pas si vous vous souvenez de l’affiche : on me voyait dans un champ de "beuh". On s’était mis à faire une affiche de campagne, comme ça, en plaisantant. Et en fait, on nous a dit de mettre le logo des Verts. Cette affiche, qui aurait dû être interdite, a été remboursée par l’Etat puisque Les Verts on fait plus de 5%...

Cependant, lorsque j’ai eu des ennuis avec la Justice, les Verts ne se sont pas mis en avant. Il a fallu que nous allions les voir pour qu’ils nous apportent leur soutien. Il faut dire que le secrétaire général des Verts, Jean-Luc Bennahmias, est celui qui a lancé en 1977 le premier mouvement pour la légalisation et la dépénalisation du cannabis, alors qu’on n’aurait pas le réflexe de sortir des pétards avec le Parti Communiste !

Les Verts sont-ils pour la légalisation de tous les produits psychotropes ?

Les Verts sont pour la légalisation de toutes les drogues, d’une façon différenciée selon les produits, bien entendu. Lorsque j’ai été candidat aux Européennes, il y avait eu débat avec des gens qui travaillent sur le terrain des drogues qui, comme l’héroïne, posent des problèmes sanitaires. Certains avaient peur qu’il ne soit question que du cannabis. Mais, dans cette campagne électorale, il s’agissait de démontrer les effets pervers de la prohibition de toutes les drogues.

Parlons de la légalisation...

La "légalisation contrôlée" est prônée, en particulier, par Maître Caballero. Au CIRC, nous pensons que dans "légalisation" il y a déjà un contrôle. On peut donc se demander ce que c’est que ce contrôle d’un contrôle. Ceci est un peu gênant pour nous. Concernant l’héroïne, je pense, qu’il faudrait légaliser pour ceux qui en ont l’utilité, qui en ont besoin. En France, on a avancé au niveau des drogues dites dures parce qu’il y a eu des problèmes sanitaires graves, notamment le sida. Cela a permis d’entamer une politique de réduction des risques, qui est faite un peu n’importe comment. Cela a permis qu’il y ait de moins en moins de gens en prison pour usage et qu’il y ait de moins en moins de morts par surdose. Le problème du cannabis est tout autre. C’est un problème culturel plus que sanitaire. Le plus grand danger sanitaire du cannabis c’est le tabac qu’on met avec. Son plus grand danger social, c’est qu’il risque de mener ses consommateurs en prison.

Nous avons toujours eu une position assez critique par rapport à l’ancienne association Limiter la casse et au développement de la substitution, gardant toujours posées les questions de la médicalisation des toxicomanies et du contrôle social sous-jacent. Et nous doutons encore que l’Association française de réduction des risques (AFR) prenne en considération ces questions...

Il y a une installation d’une certaine forme de contrôle social et médical. En France, on n’arrive pas encore à parler d’usage doux d’une drogue, ou d’usage dur, au lieu de drogues dures ou de drogues douces. Or, il y a environ 30 % de gens qui font un usage récréatif de l’héroïne. Leur usage les handicape, mais en même temps il leur permet de vivre. Le contrôle social s’exerce en particulier sur la banlieue. D’autre part, la légalisation des substitutions est une forme de contrôle.

Quelle est votre position en ce qui concerne les mineurs ?

Il faudra interdire la vente aux mineurs de moins de 16 ans. Il y en aura toujours qui voudront fumer. Leurs amis plus âgés iront acheter pour eux, et j’espère qu’ils porteront une prévention auprès de ces jeunes : "Evitez de fumer trop, parce que ce n’est pas bon pour la santé." Relativisons : il existe des jeunes qui fument à 10-12 ans, mais la plupart rentrent dans ce cercle-là vers l’âge de 15-16 ans. Beaucoup savent faire du cannabis un usage convivial. Certains parlent de banalisation ; au CIRC, nous parlons d’intégration culturelle du cannabis.

Dans les banlieues, certains jeunes, en nombre assez important, ne savent plus si le cannabis est légal ou non !

Ce n’est pas nouveau. On arrive dans une période où il y a une certaine forme de laxisme au sein de la police et de la justice. Certains appliquent la loi durement, parce qu’ils sont contre la circulaire de 1999 d’Elisabeth Guigou demandant qu’on ne poursuive plus les usagers - ce qui avait déjà été demandé en 1978 par Monique Pelletier - tandis que d’autres ne l’appliquent pas. Il faut choisir : soit on abroge la loi de 1970 et on la remplace par autre chose, soit on la modifie profondément. Cependant, tout le monde sait bien qu’avant 2002, il risque de ne rien se passer et qu’après 2002, ce sera comme en 1981 : on espérait qu’il se passerait quelque chose et il ne s’est rien passé...

Vue dans Asud Journal, cette appréciation de la situation en Hollande : "Les marchands cyniques ont su pervertir à leur profit l’ambiguïté du système et certains anti-prohibitionnistes ont fait d’un combat légitime un juteux fond de commerce." Est-ce que cela n’indique pas dans quelle direction pourrait aller les choses en cas de légalisation "libre" ?

En Hollande, des gens se sont lancés dans le commerce de la graine ou de la "beuh". Je crains qu’en France, un jour ou l’autre, des capitalistes quelconques prennent les choses en main. Pour éviter ce risque, je pense qu’il faudrait deux systèmes : un commerce d’Etat et un commerce coopératif-associatif. L’Etat devrait accepter les deux systèmes, comme on accepte une médecine privée et une médecine d’hôpital. Je pense que la plupart des cannabinophiles achèteraient dans un système coopératif-associatif : quand on s’est fait emmerder depuis trente ans, que des millions de personnes ont été arrêtées et que des centaines de milliers ont été mises en prison, il n’est pas sûr que l’on ait grande envie de donner son argent à l’Etat !

Selon Nicole Maestracci, présidente de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et les Toxicomanies (MILDT), le débat sur les dépénalisations ne rend pas compte de la complexité de la question (là je parle du cannabis simplement) des consommations problématiques...

En France, on a 10 millions d’alcooliques et 3 millions de personnes sur le point de le devenir. Le cannabis est une des drogues les plus douces, l’une des plus faciles à gérer. Les personnes qui souffriront d’un usage de cannabis, et je parie qu’elles seront peu nombreuses, iront voir un psy ou bien elles arrêteront de fumer.

En juin 1998, le mot d’ordre du Collectif pour l’Abrogation de la Loi de 1970 était : "Drogues : légalisez le débat." Où en est-on ?

Ce collectif est né à la suite d’un procès qu’a eu Act Up, qui avait publié un tract : "J’aime l’ecstasy." et d’un procès qu’avait eu le CIRC. Nous y étions très nombreux et de sensibilités très différentes. Le mot d’ordre "légalisez le débat" était consensuel. Récemment, Bernard Kouchner, dans une émission de télévision a légèrement craqué, quand on lui a demandé : "Est-ce que vous croyez qu’on va dépénaliser un jour le cannabis ?" Il a répondu : "Non, pas avant l’an 2002 parce qu’il y a des élections présidentielles, et je le regrette". On voit bien les limites des gens qui arrivent au pouvoir ou qui ont des fonctions officielles. Je me souviens d’un procès qu’avait intenté le Professeur Nahas contre Bertrand Lebeau et Michka suite à un article paru dans le journal Maintenant, procès au cours duquel Bernard Kouchner était intervenu en tant que témoin. Il avait dit : "La pénalisation du cannabis c’était une erreur historique, en fait il faut changer cette loi, il faut la modifier." Cela fait 10 ans. Force est de constater que dès qu’on arrive dans un gouvernement et même si on pense qu’il faudrait changer la loi, on ne le fait pas, que l’on soit de gauche ou de droite.

A Nicole Maestracci, il a été dit : "Faites ce que vous voulez mais ne touchez pas à la loi". Mais comment changer les choses sans toucher à une loi qui punit l’usage privé de stupéfiants de 25000 francs d’amende et d’un an de prison ? Rappelons que si l’on plante quelques plants de chanvre sur son balcon, cela peut valoir une cour d’assise spéciale, vingt ans de réclusion criminelle et cinquante millions de francs d’amende.

Cette loi étant inapplicable, le discours du gouvernement, inspiré par la MILDT, a bien changé. Le petit livre édité à un million d’exemplaires par la MILDT Savoir plus, Risquer moins débute par un constat intéressant : "il n’y a pas de société sans drogue, il n’y en a jamais eu". C’est ce qu’on aurait dû admettre depuis longtemps avec le cannabis.

Il semble exister une spécificité française, puisque huit pays européens ont dépénalisé l’usage du cannabis...

Il y a une spécificité française. La France est l’un des seuls pays à pénaliser l’usage. Elle est aussi le seul pays en Europe à avoir un article de loi, le L. 630 rebaptisé récemment 3421-4, qui punit la "présentation sous un jour favorable". En France, nous n’avons pas le droit de nous exprimer sur les drogues, nous n’avons pas le droit d’avoir et de défendre un avis autre que la morale en vogue.

Votre combat n’est-il pas devenu avant tout un combat pour la liberté d’expression ? Ne vous reproche-t-on pas surtout un délit d’opinion ?

Au CIRC, nous en sommes à huit procès. Les procès ont comme base l’article L630. On s’aperçoit que le CIRC fait l’actualité lorsqu’il est devant le tribunal. En général, celui-ci se ridiculise avec ses arguments et avec ses punitions. Cela permet au CIRC de s’exprimer dans la presse. Tout va peut être se passer un jour au tribunal où un président un peu plus intelligent que d’autres nous relaxera.

Mon dernier procès concernait une fête devant se dérouler à Lyon pour le quatrième anniversaire du CIRC-Lyon. A quelques heures de l’ouverture des portes, les flics ont débarqué. Ils ont embarqué Laurence, la présidente du CIRC Lyon. On lui a reproché d’avoir sur elle des graines de cannabis alors qu’il s’agissait de graines de chanvre pour oiseaux. J’ai été convoqué à la brigade des stupéfiants, où j’ai fait quarante-huit heures de garde-à-vue. On m’a reproché d’être à l’origine du CIRC, d’avoir un logo qui présente le cannabis sous un jour favorable, d’avoir sur nos tracts une feuille de chanvre. En 1999, j’ai été condamné en première instance à 10 000 francs d’amende et Laurence à 5000 francs. Nous avons fait appel de cette décision. En mars 2001, l’avocat général a demandé pour moi un an de prison ferme et la levée d’un sursis de six mois pour une affaire qui s’était déroulée en 1995. Nous avons écrit au Premier ministre en lui expliquant que ce ne serait pas tout à fait normal qu’en France, en 2001, j’aille en prison pour avoir exercé ma liberté d’expression, pour avoir des opinions qui ne sont pas partagées par le gouvernement. Finalement, j’ai été condamné à 300 jours amendes à 300 francs. Cela signifie que je dois mettre chaque jour 300 francs dans une tirelire et que je dois avoir réuni au bout de 300 jours 90 000 francs. Si je n’y parviens pas, je devrai faire 150 jours en prison. Cela fait la journée de prison à 600 francs ! Ces peines sont vicieuses. Si on m’avait condamné à une peine de prison ferme, ce que je ne souhaite pas du tout, la presse aurait réagi : il y aurait eu quelque chose de tangible, de précis. Là, c’est pire : "Ou tu raques ou tu vas en taule !". L’Etat sait bien que je ne peux pas payer, je lui dois encore 60 000 francs sur de précédentes condamnations. De toute façon, j’ai décidé que je ne paierai plus. Nous ne sommes plus au Moyen âge, mais au troisième millénaire.

Président de la Fédération des CIRC, je suis le représentant moral de l’association. Quand on fait des actions collectives, on aimerait bien sûr que tous les CIRC soient attaqués. Je suis sur le devant de la scène depuis quelques années, en tant que symbole. En 1997, nous avons envoyé 577 pétards aux députés avec un petit livre. Nous voulions faire le procès de la loi de 1970, en invitant des députés de la gauche plurielle à témoigner. Nous avions trouvé douze députés du PS, du PC, du MDC et des Verts. Le procureur ne nous a pas laissé le temps de nous organiser.

Je suis arrivé en garde-à-vue à 11 heures du matin. A 17 heures, j’en ressortais avec une convocation devant le tribunal pour avoir "acquis, détenu, transporté, présenté sous un jour favorable et provoqué à l’usage du cannabis". Les 43 personnes qui avaient écrit des lettres expliquant qu’elles avaient soutenu notre action en envoyant de l’herbe n’ont pas été attaquées par le procureur.

Chaque fois que je suis condamné, je dois payer. Je vis actuellement dans la semi-clandestinité et, par exemple, je ne peux pas prendre d’appartement. C’est une situation très pénible dont je souhaite sortir. Cependant, comme le disait un procureur, monsieur Galland arrêtera le jour où la loi changera. De toute façon, parti comme je suis, je ne peux plus abandonner à moins de choisir l’exil.

N’y a-t-il pas une certaine persécution ?

Il y a un harcèlement pour que j’arrête le CIRC, et que je me retire. J’en souffre mais je fais comme si cela n’existait pas. Tout le monde sait bien que la loi doit changer, que si l’on ne légalise pas le cannabis dans les deux ans, on peut au moins dépénaliser l’usage et avoir un véritable débat sur la place du cannabis et des autres drogues dans notre société. Comme l’a dit Kouchner il n’y a pas longtemps, il faut un débat au Parlement.

Bernard Kouchner dit aussi que l’opinion publique n’est pas prête...

Quand on a aboli la peine de mort, l’opinion publique était majoritairement pour la peine de mort. Cela n’a pas empêché l’abolition et les gens ont accepté. Si on légalisait le cannabis, ou si on dépénalisait son usage pendant quelques jours ou une semaine, cela ferait les titres des journaux et des types de droite diraient "Regardez ils vont mettre la drogue dans les lycées et les collèges" mais, au bout d’une semaine, tout cela serait oublié...

Que pensez-vous de l’action de la MILDT ?

Depuis 1999, la politique en matière de drogues a bien changé, par l’intermédiaire de la MILDT. Celle-ci intègre dans les drogues les produits licites, le tabac et l’alcool, qui sont beaucoup plus dangereux que le cannabis. Dans les huit pages que la MILDT consacre au cannabis dans le petit livre dont j’ai parlé tout à l’heure, on retrouve tous les arguments que le CIRC défend actuellement, alors même que nous n’avons jamais été aussi provocateurs.

Pour notre part, nous encourageons les fumeurs de cannabis à auto-produire pour leur consommation personnelle et celle de leurs amis parce que nous pensons que c’est la seule façon de promouvoir la réduction des risques dans l’actuel système prohibitionniste. D’une certaine manière, nous répondons là à un problème considéré par la MILDT : le cannabis coupé au hénné ou à la paraffine est dangereux pour la santé. Nous partageons aussi le souci de la MILDT lorsqu’elle met en garde contre les milieux clandestins dans lesquels l’usager risque de tomber sur d’autres drogues beaucoup plus dangereuses et difficiles à gérer. Enfin, la MILDT reconnaît les vertus thérapeutiques du cannabis. Moi-même, j’ai eu du mal à le croire au début, mais nous avons reçu des témoignages de personnes n’ayant pas du tout le profil de défoncés notoires, qui un jour avait touché au cannabis sur le conseil de leur médecin. Il me semble que si l’on va arracher les dix plants de cannabis de quelqu’un qui se soigne, par exemple parce qu’il a le sida et que les effets des trithérapies sont difficiles à gérer, c’est une forme de "non assistance à personne en danger". La France est l’un des seuls pays en Europe où il n’y a pas de magazines sur la culture cannabique... Depuis dix ans, nous demandons l’abrogation de l’article L630. Ce serait un tout petit pas qui nous permettrait de nous exprimer.

Nous sommes dans une immense hypocrisie. On ne peut pas prétendre que l’article L630 n’est plus appliqué alors que le Circ, à travers ma modeste personne, est régulièrement condamné sous le coup de cet article.

N’y aurait-il de débat autorisé que pour dire ce qu’il est "bon de dire" ?

Il n’y a pas de débat. Ce sont les députés qui ont à l’ouvrir. Le professeur Henrion, en 1995, gynécologue tendance RPR, s’est mis à lire et à réfléchir, à entendre des gens. Il a proposé une dépénalisation pendant deux ans et la légalisation, à terme, si la dépénalisation ne posait pas de problème. Les hommes politiques ont vite oublié ce rapport. Il y a eu le pétard à l’Assemblée, le rapport Roques, l’avis du Conseil national d’éthique en 1994 ... Tous ces gens n’ont pas été écoutés. Beaucoup de parlementaires croient que leurs électeurs voteront pour eux s’ils ont un discours musclé sur les drogues. Il faut espérer qu’un jour un parti politique se rendra compte qu’il y a 3 ou 4 millions de fumeurs... Il y a de plus en plus de gens, des quadragénaires qui fument depuis des années et qui ont une vie de famille et professionnelle, qui en ont marre et ont envie de bouger. A l’heure actuelle, il y a 2500 adhérents au CIRC. Il y a là des gens qui ont un usage intégré du cannabis et des jeunes qui ont des ennuis avec la justice. Beaucoup de gens n’adhèrent pas parce qu’ils ont peur que le fichier du CIRC tombe dans les mains de la police.

Comment interprétez-vous que l’UDF ait récemment organisé un colloque sur la dépénalisation des drogues douces ?

Les drogues ne sont pas un problème de gauche ou de droite. La preuve : qui a fait avancer la question des drogues en France ? Monique Pelletier, Simone Weil et Michèle Barzach, trois femmes de droite. Le problème des drogues est un problème de bon sens et de logique.

Entretien réalisé par Jean-Luc Guilhem

www.vih.org

P.-S.

http://www.vih.org/combat/archives/No24/No24_Sommaire.html