Bill Clinton se demande s’il n’a pas fait fausse route dans son combat contre la drogue
2001/01/06 - New York (AFP)
STUPEFIANTS : Le président sortant constate que la politique punitive appliquée sous son administration n’est pas défendable. Le système enferme deux millions de détenus, dont 644 500 ont été condamnés pour des infractions à la loi antidrogue, et aucun n’est récidiviste.
Le czar a fait vendredi ses adieux sans avoir gagné la guerre. Bon nombre d’Américains pensent qu’il l’a perdue. Le général Barry McCaffrey, que Bill Clinton.
avait nommé à la tête de l’Office national de contrôle des drogues (le "drug czar", dit-on ici familièrement), avait présenté la veille son ultime rapport autosatisfait. Venant d’un baroudeur contesté de la guerre du Golfe (il avait lancé une violente offensive après le cessez-le-feu), les dernières directives de McCaffrey sont sans surprise : il faut rétablir la sécurité en réduisant le crime et la violence liés à la drogue ; il faut un bouclier aérien, marin et terrestre contre cette menace ; il faut briser les filières étrangères et intérieures de la drogue. Il ajoute pourtant que la prévention et la recherche son importantes, "comme dans la lutte contre le cancer". Et il se demande in extremis si le mot « guerre », qu’il a souvent utilisé lui-même contre la drogue, est bien approprié.
Le doute n’effleure pas seulement le général. Il se répand dans la société américaine, jusqu’au sommet. Bill Clinton, dans un long entretien au magazine Rolling Stone, se demande si les Etats-Unis, dans ce combat, n’ont pas fait fausse route. La question, de la part d’un président qui a renforcé en 1994 une loi déjà impitoyable, est une manière d’autocritique. La parole du président qui s’en va est bien sûr plus libre que celui d’un candidat : montrer de la tolérance à l’égard de la drogue, jusqu’à présent, était politiquement suicidaire aux Etats-Unis.
"Sérieux réexamen"
Clinton se prononce d’abord pour la décriminalisation de la consommation et de la vente de petites quantités de marijuana. Mais cette pratique est courante dans plusieurs Etats déjà, et le vrai propos du président est ailleurs. Il constate que la politique punitive que la police et la justice ont appliquée, sous son administration, n’est pas défendable. Si le projet était de créer une société plus pacifique et plus productive, elle mérite un « sérieux réexamen » parce que son résultat est le contraire du but visé. Le président ne le dit pas, mais il le pense : la politique carcérale américaine est monstrueuse. Le système enferme actuellement environ 2 millions de détenus : 644 500 de ces prisonniers ont été condamnés pour des infractions à la loi antidrogue, et aucun n’est récidiviste. Mais ce chiffre ne dit rien à lui seul. Dans l’intention de lutter sans merci contre la violence liée à la drogue, le législateur a inscrit dans le code une peine minimum de 19 ans et sept mois d’emprisonnement pour tous ceux qui ont touché à quelque niveau que ce soit, au marché du crack. Clinton voit bien ce qu’il y a derrière cette distinction entre produits, introduite sous la pression républicaine. La cocaïne est consommée le plus souvent par des Blancs qui peuvent la payer ; elle n’est donc pas une cause importante de violence. Le crack, par contre, est la drogue des pauvres, Noirs et Latinos. "Vous voyez la nuance ?", semble-t-il dire. Le président n’est pourtant pas hostile à l’emprisonnement des toxicomanes. Il cite l’exemple de son frère, qui consommait quatre grammes de cocaïne par jour, et qui n’a reconnu sa dépendance que le jour de sa condamnation. L’aberration, à ses yeux, c’est l’incarcération pour de très longues périodes de petits dealers-consommateurs non violents, qui sont ensuite rejetés de prison sans le moindre effort de réinsertion. L’autocritique de Bill Clinton a été aussitôt reprise et amplifiée par le gouverneur républicain du Nouveau Mexique, Gary Johnson. Dans un commentaire du New York Times, cet homme qui sait par l’expérience de son Etat de quoi il parle, dénonce la faillite d’une politique fondée sur la prohibition : on a voulu une Amérique sans drogue, et on a un marché noir mortel, protégé par de véritables armées internationales du crime, qui se battent entre elles et contre la police. Essayer de couper l’offre est sans espoir, dit le gouverneur. Le seul résultat, c’est que le trafic devient plus violent et les produits plus chers. Gary Johnson va plus loin en comparant le coût social et de santé publique des différentes toxicomanies : la marijuana ne provoque que de rares morts ; toutes les drogues dites dures tuent 20’000 Américains par an ; l’alcool et le tabac en tuent 450’000, sans compter les morts sur la route provoquées par des chauffards saouls.